Livre II. L'intervalle — Deuxième partie : Les modalités de l'intervalle
Chapitre XIV. L'infini et le fini
A. — Absolu et infini
ART. 1 : L'opposition entre l'infini et le fini est l'intervalle même à l'intérieur duquel s'exerce la participation.
Le propre de l'intervalle, c'est de s'exprimer encore sous la forme d'une opposition entre le fini et l'infini. Cette opposition traduit assez bien le caractère essentiel de la participation, puisque le fini est intérieur à l'infini et pourtant incapable de l'égaler. Cependant, nous ne devons point considérer cette opposition comme donnée et statique ; c'est une opposition vivante et qui exprime le rapport de l'acte pur et de l'acte participé, du moi et de l'absolu. Alors on comprend sans peine que l'infini soit pour le fini à la fois une source et un idéal : il est une source quand on considère en lui son efficacité créatrice, il est un idéal quand on considère non plus l'impulsion, mais l'accroissement qu'il donne au moi fini et qui ne peut pas trouver de terme sans que le moi fini soit lui-même anéanti.
Il y a entre les deux termes fini et infini la plus étroite solidarité. C'est un jeu de mots de dire que le terme infini est un terme purement négatif et qu'il exprime seulement la négation des limites où nous sommes enfermés et où résident tous les objets de notre expérience. Car comment cette expérience est-elle possible ? On a beau dire que seul le fini nous est donné : tel est le fait qui demande précisément que nous l'expliquions. La possibilité même du fini suppose toujours un au-delà dans lequel s'engagent à la fois la pensée et le désir. Tout ce qui me révèle mes limites les élargit.
C'est leur au-delà, comme l'a très bien vu Descartes, qui constitue la suprême positivité dont le fini apparaît toujours comme une limitation. Cependant cet argument lui-même paraît purement logique et ne nous convainc qu'à demi. Car nous pensons presque toujours qu'il y a une distance ontologique impossible à franchir entre le fini qui est toujours actuel et possédé, et l'infini qui n'est jamais que virtuel et imaginé. Cet infini, c'est notre rêve. Mais un tel argument n'est pourtant pas sans réplique. Car où est l'être véritable ? Il n'est ni dans les bornes de notre existence finie et donnée, ni dans l'indétermination d'un infini qui ne pourra jamais être étalé, ni embrassé. L'être n'est ni dans le fini, ni dans l'infini : il est seulement dans leur rapport. Il est précisément dans le mouvement qui nous empêche de rester enfermé à l'intérieur de nos propres bornes, qui nous oblige à la fois à les penser et à les dépasser. Là se produit l'acte autonome de la participation et l'opposition du fini et de l'infini n'en est qu'une analyse explicative. Je suis fini à chaque instant, mais je me vois moi-même fini, de telle sorte que je me vois aussi comme infini, c'est-à-dire comme assujetti à un développement dont chaque étape m'enferme dans de nouvelles bornes que je ne perçois elles-mêmes qu'en les dépassant. Je ne suis donc fini à chaque instant qu'afin de réaliser ma participation à l'absolu par un développement qui est lui-même infini. Il ne faut point en conclure que ce développement n'est rien de plus qu'une idée (c'est-à-dire une possibilité) et que la réalité consiste seulement dans chacune de ses phases, au moment où elle s'actualise. Car ce qui compte, c'est l'efficace interne qui les porte en elle et qui les produit. Là est la réalité actuelle qui nous rejoint à l'absolu, le principe même qui nous fait être et dont notre développement dans le temps exprime seulement les conditions d'appropriation.
ART. 2 : L'acte pur est au-dessus de l'opposition de l'infini et du fini, ce qui nous permet de nier en lui les deux termes et de les affirmer tous les deux.
L'acte est au-dessus de toutes les oppositions, mais il ne faut pas dire qu'il les contient toutes ; car elles naissent seulement là où la participation commence ; elles n'atteignent pas l'acte lui-même ; elles ne se produisent qu'entre les modes particuliers de l'acte dès que nous voulons attribuer à chacun d'eux une valeur absolue ; elles trouvent leur solution dès que nous reprenons conscience de leur relativité et que nous regardons vers le principe qui les fonde, qui les soutient, et qui les réconcilie comme un foyer de perspectives différentes.
Il ne faudrait dire de l'Acte lui-même ni qu'il est fini, ni qu'il est infini. Et même il est douteux que l'une ou l'autre de ces deux expressions puisse présenter un sens quand il s'agit d'un acte et non d'une chose, et d'un acte qui est posé comme parfaitement un. C'est la participation qui rend raison de l'opposition de ces deux termes ; mais l'acte lui-même lui échappe. Il n'y a aucune opération qui nous permette, comme quand il s'agit d'une chose, de l'embrasser pour en faire le tour ; et il n'y a rien dans sa nature même qui soit indéterminé et inachevé, bien qu'il le soit toujours tout entier à l'égard de chaque être particulier qui a commencé d'y participer. Et quand nous disons qu'il n'est ni fini ni infini, ce n'est pas pour montrer qu'il se dérobe à notre pensée, puisque nous voyons clairement et distinctement pourquoi il ne peut être ni l'un ni l'autre, bien que ces deux termes opposés y trouvent leur principe et leur raison d'être.
Il est si vrai de dire que l'opposition entre le fini et l'infini n'est rien de plus que la manifestation de l'intervalle qui nous sépare de l'Absolu, c'est-à-dire la condition de la participation, que c'est par rapport à nous seulement qu'il faut dire de l'Absolu qu'il est un infini, et que même, en serrant de plus près le sens des mots, nous pourrions, en niant en lui chacun de ces deux termes tour à tour, montrer qu'ils lui conviennent l'un et l'autre d'une manière pour ainsi dire négative. Car c'est de l'homme que nous devons dire qu'il est une créature infinie, c'est-à-dire qui n'est jamais achevée, jamais finie. En ce sens il serait légitime d'affirmer (toujours en prenant les mots dans un sens strict et en considérant dans l'Absolu ce qu'il est plutôt que les formes de participation qu'il rend possibles) qu'il est à lui-même sa propre fin, qu'il est la perfection du fini.
On convient cependant que cette application du terme fini présente une sorte de paradoxe. Et on en voit facilement la raison. C'est que le mot de fini évoque toujours pour nous une série d'opérations que nous avons parcourues l'une après l'autre et qui, à un certain moment, pourrait recevoir un achèvement. Or le propre de la participation, c'est précisément de ne pouvoir jamais être achevée : autrement elle cesserait d'être la participation. De telle sorte que l'Absolu n'est point fini au sens où nous pourrions le rencontrer un jour après une énumération exhaustive : il l'est seulement dans cet autre sens, qu'il est le principe premier auquel rien ne manque puisqu'il est la source de tout ce qui peut être, c'est-à-dire de l'infinitude même de la participation. Alors il ne faut point douter que cet absolu même ne constitue le véritable infini actuel, comme le voulait Descartes. Et ce qui le prouve, c'est ce double argument : que nous voyons clairement et distinctement à la fois la puissance que nous avons de poursuivre sans jamais la suspendre l'opération de notre pensée, et l'impossibilité de tenir cette puissance autrement que pour le signe même de notre imperfection, qui est incapable de se suffire sans une perfection en acte qui détermine en elle le désir même qu'elle a de se dépasser toujours.
L'Absolu permet à tous les êtres de s'accroître, mais il ne reçoit lui-même aucun accroissement : c'est pour cela qu'il se repose en lui-même et que le terme d'éternel lui convient mieux que le terme d'infini, puisqu'en effet ces deux termes s'opposent l'un à l'autre comme le mouvement et le repos.
ART. 3 : L'expression « infini actuel » sert à marquer une sorte de privilège de l'infini sur le fini et à évoquer la parfaite suffisance de l'acte pur, en tant qu'elle soutient toutes les formes possibles de la participation.
Si nous considérons l'être même du Tout, cet être ne peut être défini que par la parfaite suffisance. Cette parfaite suffisance peut sans doute être considérée comme une infinité actuelle. C'est la suffisance d'un acte qui ne peut être conçu qu'en exercice. Et son infinité n'exprime rien de plus, à l'égard de toutes les formes particulières de la participation, que ce caractère par lequel il ne cesse jamais de produire ou, si l'on veut, de fournir, de telle sorte que, dans l'opposition du fini et de l'infini, l'infini reconquiert une sorte de priorité et de privilège.
Or c'est dans la certitude que nous avons que le Tout est infiniment participable que réside notre véritable sécurité. De ce Tout nous ne pouvons jamais être dissociés, et lorsque nous croyons le perdre, c'est nous qui nous perdons. Mais c'est lui qui recueille encore ce qui nous reste. Car nul n'échappe à l'être, même celui qui lui refuse son consentement. Cependant dans ce Tout, rien n'est présent que d'une manière suréminente et ne devient nôtre autrement que par la participation qui nous est laissée, de telle sorte qu'il se présente à nous comme un infini qui ne nous manquera jamais. Ainsi seulement il nous soutient au lieu de nous dissiper ; il nous fortifie au lieu de nous désespérer. L'acte participé ne s'engage pas dans un chemin qui n'a pas de terme et dont les différentes étapes restent toutes également éloignées du but vers lequel il nous mène. Car ce chemin, c'est dans l'être qu'il est tracé et s'il n'a point de bout, c'est parce que, en chacun de ses points et non pas seulement au bout, il nous en donne la possession.
Sans doute on pourrait prétendre que cette marche vers un infini qui nous échappe toujours n'est point une marche illusoire et alléguer que, si elle n'atteint jamais la fin vers laquelle elle tend, du moins elle ne perd jamais ce qu'elle quitte, qu'elle le porte toujours en elle et ne cesse d'en accroître sa propre substance. C'est là en effet ce que l'on voit dans l'Evolution créatrice de M. Bergson. Mais nous ne cèderons point à une telle apparence. Car, ni nous ne pensons que l'acte créateur soit dans le temps autrement que par les formes particulières de la participation, ni nous n'inclinons vers cette image d'un être qui s'enflerait ainsi au cours du temps de toutes les acquisitions qu'il réalise l'une après l'autre. Notre progrès intérieur est un dépouillement plus encore qu'un enrichissement : il donne à notre intention un caractère de pureté et pour ainsi dire de nudité. Le moi ne cherche plus à retenir ni à posséder. Il ne songe pas à accaparer ni à tarir cette activité dans laquelle il puise, qui subsiste sans lui et à laquelle sa participation n'ajoute rien. Dans la participation, il met le participable au-dessus du participé et l'union avec l'Être auquel il participe au-dessus du contenu actuel de la participation.
Bien que le mot infini marque toujours la disproportion de l'acte pur et de l'acte de participation et qu'il exprime la carrière qui reste toujours ouverte devant notre liberté, il est utile cependant de continuer à s'en servir pour qualifier l'unité de l'Acte dont dépendent toutes les formes particulières de la participation. C'est alors qu'on peut parler d'un infini actuel. Mais il ne se réduit ni à la sommation de tous les termes d'une série indéfinie, ni à la loi qui les engendre ; il est l'efficacité pure dans laquelle trouvent toujours à puiser les êtres individuels pour constituer leur nature propre par un acte de liberté. Et en posant l'infini actuel, nous voulons dire seulement que ces êtres particuliers ne dépendent pas seulement les uns des autres, mais qu'ils dépendent tous ensemble de cette même unité invisiblement et souverainement féconde qui fonde à la fois leur autonomie propre et leur mutuelle solidarité. Dès lors, à l'égard des êtres participés, l'infinité de l'Un actuel s'exprime de trois manières :
1° par cette totalité intensive de l'Être, qui, au lieu d'exclure appelle la multiplicité extensive de ses formes particulières, chacune de celles-ci évoquant l'infinité, dès qu'elle envisage son rapport avec celle-là, soit pour se donner à elle-même un développement qui ne finit pas, soit pour pluraliser les formes d'existence qui réalisent avec elle, sans l'achever jamais, la totalité de la participation ;
2° par cette puissance que nous attribuons toujours à l'Être qui ne chôme jamais et par laquelle, loin de pouvoir arriver à l'enclore lui-même à l'intérieur de certaines limites qui constitueraient son existence propre, nous ne le considérons comme capable de se suffire que parce que non seulement il se donne à lui-même l'existence, mais il la donne en même temps à tout ce qui existe. Ce qui est puissant l'est toujours pour faire exister ce qui n'était pas.
3° par cette sorte d'égalité que gardent à son égard tous les êtres finis, non point seulement par comparaison avec lui, mais parce qu'ils sont tous hors d'état de rien posséder par eux-mêmes et qu'ils tiennent de lui leur être véritable, c'est-à-dire leur liberté, qui n'est rien sinon le pouvoir de se donner tout.
B. — La puissance et l'impuissance de la liberté
ART. 4 : L'opposition de l'infini et du fini traduit l'action d'une liberté toujours renaissante, mais toujours engagée dans des déterminations.
Cette thèse que l'opposition entre l'infini et le fini exprime le rapport de l'acte absolu et de l'acte participé trouve une confirmation dans l'analyse de la liberté. Elle est en un sens la clef de la participation. D'abord, la liberté est bien un absolu présent qui, par l'exercice même de notre initiative, nous donne place dans l'être inconditionné. Comment cela est-il possible alors qu'elle semble engagée dans un monde de déterminations ? Mais livré à lui-même un tel monde est régi par un déterminisme inflexible ; elle ne peut se laisser prendre par lui, il faut qu'elle le surpasse en lui demeurant liée. Il faut qu'aucune de ses opérations ne puisse être intégralement expliquée par une cause qu'elle subit ou par une fin qui l'attire. Dans l'inspiration qu'elle reçoit, dans l'efficacité dont elle dispose, il faut qu'elle soit toujours au delà de ce que nous pouvons nous représenter ou de ce que nous pouvons vouloir. Elle ne se réduit jamais à aucune donnée, et les transcende toutes. Ce qui ne peut s'expliquer que si, d'une part, au lieu de trouver son origine dans quelque détermination qui la précède, elle rompt la chaîne des déterminations pour retourner jusqu'au principe dont elles dépendent toutes à la fois (ce qui se confirme par l'expérience même de cette liberté qui remet toujours tout en question et redevient toujours le premier commencement de tout ce qui est) et si, d'autre part, elle ne se laisse emprisonner par aucune fin particulière qu'elle peut atteindre, mais garde encore une puissance inemployée par laquelle elle la dépasse toujours. Ainsi, le champ infini qui s'ouvre devant la liberté créatrice et qui l'empêche de s'épuiser dans aucun objet n'est que l'expression de la source surabondante et toujours présente à laquelle elle emprunte une efficacité intarissable. C'est ce qui explique pourquoi la liberté ne chôme pas, et renaît toujours. C'est parce qu'elle est participée qu'elle traduit tout à la fois sa subordination à l'égard de l'acte pur et l'indépendance de sa propre opération par des actions toujours limitées et qui forment les étapes successives d'un progrès qui est lui-même illimité.
ART. 5 : L'infinité est l'expression de l'unité de l'être ; et les déterminations finies, au lieu de nous en laisser éternellement séparé, fixent en lui notre séjour et nous en livrent la disposition.
L'unité est identique à l'infinité sous laquelle elle se manifeste à nous dès que la participation commence à s'exercer.
On ne peut établir aucune séparation entre l'un et l'infini. C'est la double condition pour que l'un ne soit pas vide et abstrait, ce qui nous obligerait à en faire non point le sommet de l'être, mais son abolition, et pour que l'infini témoigne de son caractère indéchirable et de l'impossibilité où nous sommes de considérer aucune de ses parties autrement que dans sa relation avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire que la participation naît de cette disjonction idéale entre l'un et l'infini, ou encore que l'infini est le visage sous lequel l'un se découvre à nous dès que la participation commence à s'exercer.
Si l'acte indivisible et sans parties ne trouve en nous qu'un exercice participé, on comprend qu'en s'accomplissant il fasse apparaître, par sa limitation même, un ensemble de déterminations particulières et qui se multiplient à mesure que cette participation devient elle-même plus étendue et plus parfaite. Ainsi l'infinité se découvre à nous non point par l'effort que nous faisons pour dilater notre propre expérience en nous éloignant toujours davantage de son origine, mais par un retour vers cette origine, qui oblige l'Absolu à s'étaler en infini pour nous permettre de mesurer à la fois la distance qui nous en sépare et la solidarité impossible à rompre que nous gardons pourtant avec lui.
Le rôle de l'infini est donc de nous rappeler sans cesse et nos limites et la possibilité pour nous de les dépasser toujours. Il nous remplit tout à la fois d'humilité et d'espérance. Mais il n'est pas un but placé devant nous et qui s'éloigne à mesure que l'on s'en approche, puisque c'est dans l'infini même que nous sommes situés. C'est lui qui nous soutient ; il est l'origine de notre sécurité ; c'est lui qui rend possibles tous nos mouvements, qui leur donne à la fois leur aisance et leur ampleur. Il n'y a pas d'infini en soi et qui serait séparé de nous par une muraille infranchissable ; mais l'infini est la manière même dont l'absolu se livre à nous si nous consentons à accomplir une démarche qui se renouvelle toujours et à laquelle la réalité ne cesse jamais de répondre.
On décrit toujours l'infini comme le signe même de notre servitude parce que nous ne parviendrons jamais à le conquérir. Il nous asservit en effet s'il nous interdit de nous contenter de ce que nous avons et nous oblige à manquer ce que nous cherchons. Alors il nous ôte l'être, au lieu de nous le donner. La conscience qui ne cesse de sortir de soi afin de se dépasser ne trouve plus son séjour ni en soi ni hors de soi. Mais le même infini au contraire nous délivre si nous le considérons non plus dans ce qu'il nous refuse, mais dans ce qu'il nous promet et dans ce qu'il nous offre. Son rôle est de ranimer sans cesse l'élan de notre âme et de lui donner toujours une carrière nouvelle. Alors, c'est toute possession finie qui enchaîne si l'on s'y arrête ; et c'est l'acte libre qui a besoin de l'infini pour se mouvoir.
Ce serait une erreur grave, un nihilisme et un suicide ontologique de penser que c'est en niant les déterminations particulières que l'on saisira le mieux l'essence de l'esprit dans l'acte même qui fait l'esprit comme tel. Le oui à un infini dont on pense qu'on ne peut l'atteindre est parfois le moyen le plus subtil de dire non à toutes les formes de l'être qui sont à notre portée. Nous ne pouvons point accepter que l'on regarde la vie comme la poursuite qui ne cesse jamais d'un objet défini d'abord comme étant hors d'atteinte : ce qui nous fait mépriser ce qui nous est donné en nous portant vers ce qui ne peut jamais l'être. C'est là nous arracher à l'être au lieu de nous y établir. C'est s'interdire même cet accroissement que l'on nous promet, puisqu'aucun accroissement n'est possible là où l'on n'a jamais rien possédé.
Seule la présence même de l'infini, qui n'est point devant nous comme une cible, mais dans lequel nous faisons notre séjour, peut nous rendre désintéressé à l'égard de toutes les déterminations particulières qui peuvent nous échapper. Car nous pouvons les manquer, mais nous ne pouvons pas perdre la source commune dont elles dépendent et qui les engendre toutes. L'infini nous montre que l'on ne s'évade pas de l'être. Mais il ne faut pas que nous ne retenions en lui que son indétermination pour nous évader de l'expérience qui nous est donnée, de la tâche que nous avons à accomplir : c'est en s'assujettissant en lui que cette expérience, que cette tâche acquièrent leur valeur propre et leur signification absolue.
ART. 6 : Le rapport de l'infini et du fini se réalise par le nombre, par le temps et l'espace, par la relation de l'identité avec la diversité, qui témoignent également de notre puissance et de notre impuissance.
Il est remarquable que l'idée de l'infini associe toujours l'idée de notre puissance à celle de notre impuissance, de ce qui nous manque et de ce que nous pouvons acquérir ; elle est donc caractéristique de la participation.
Mais il est remarquable aussi qu'elle ne se réalise que dans l'abstrait et par l'intermédiaire de la quantité. Elle est inséparable de l'idée de répétition. Nous ne parvenons à la saisir que par l'idée d'une opération que nous pouvons toujours interrompre et recommencer. De telle sorte qu'elle est liée d'une manière privilégiée au nombre, qui est tel qu'il peut toujours être accru d'une unité nouvelle. Il est donc le témoignage de l'indéfectibilité de l'acte pur qui est toujours par rapport à la participation un premier commencement et avec lequel nous pouvons toujours rompre ou reprendre le contact. Mais l'infinité n'apparaît que si nous considérons tous ces actes participés comme formant une série homogène dans laquelle ils deviennent semblables entre eux afin de pouvoir être joints, et encore une série abstraite et éventuelle dans laquelle il n'y a rien d'actuel qui soit susceptible d'être véritablement répété : car c'est dans le même absolu concret que chacun de ces actes puise, et la forme finie qu'il reçoit quand il se réalise est elle-même toujours concrète.
Il existe une liaison extrêmement étroite entre le temps et le nombre qui paraissent se conditionner mutuellement, puisque le temps implique déjà une multiplicité de moments et que nous ne pouvons compter que dans le temps. Pourtant, le temps garde à la suite de tous ces moments un caractère de continuité qui témoigne de l'unité même de l'acte dont la participation nous permet de disposer ; et, inversement, le nombre les arrache pour ainsi dire à la succession et il introduit dans le temps une discontinuité d'éternité.
De plus, la disproportion entre le fini et l'infini nous oblige à associer d'une manière plus directe l'idée de l'infini au temps qu'à l'espace. Car l'infini du temps est inséparable de l'idée d'un processus dont nous concevons facilement qu'il n'ait point de terme ; soit en arrière dans le passé, soit en avant dans l'avenir, nous continuons sans difficulté à nous engager par la pensée dans un temps dont nous sommes absent. Et nous apercevons nettement ici comment l'infini est lié à un acte de l'esprit constituant par degrés et unilinéairement une série inachevable d'objets finis qu'il se donne tour à tour. De telle sorte que l'infini atteste, semble-t-il, la puissance réelle de l'esprit lorsque nous considérons son opération, et son impuissance apparente lorsque nous considérons un objet réel qu'il se flatterait d'égaler.
C'est pour cela que l'infini dans l'espace, précisément parce que l'espace est formé de parties simultanées que nous devons, au moins idéalement, saisir toutes à la fois, ne reconquiert un sens pour nous que lorsque nous y joignons de quelque manière l'infinité dans le temps en imaginant un parcours qui dilaterait sans cesse l'horizon toujours limité que nous avons sous les yeux. Alors elle vérifie avec une clarté saisissante que le propre de la participation, comme son caractère analytique suffirait déjà à le montrer, est toujours de nous placer à mi-chemin entre un infiniment grand que nous sommes incapables d'embrasser et un infiniment petit que nous sommes incapables d'isoler.
Il y a plus : il est impossible de penser l'infinité en dehors de la diversité. Or le contraire de la diversité, c'est l'identité. Mais l'infinité, c'est précisément la diversité totale ramassée dans l'identité d'un même acte de pensée. Et l'on peut dire que, dans cette infinité, l'identité est en effet une expression de l'Acte qui, partout où il s'exerce, introduit son indécomposable unité, tandis que la diversité appartient aux modes imparfaits de la participation dont aucun pourtant ne peut être séparé de l'Acte même dont il participe. Une fois de plus, on constate que l'infinité n'appartient pas à l'Acte directement, mais seulement indirectement et par son rapport aux termes particuliers qui trouvent en lui son origine et qu'il ne cesse de multiplier.
L'infinité n'est là que pour témoigner à la fois de la liaison nécessaire de tout acte de participation avec la totalité de l'Être, qui ne mérite le nom d'infini que relativement à la participation elle-même et pour exprimer sa loi intérieure. L'Acte pur est un absolu qui ne se change en une infinité de puissance qu'à partir du moment où la participation a commencé ; cette infinité est la marque du surpassement actuel de tout acte participé ; c'est l'infinité d'une participation éventuelle et qui nous demeure toujours offerte.
C. — Réconciliation concrète
ART. 7 : L'unité du fini et de l'infini se réalise par la juste mesure.
L'infini exprime bien sans doute l'intervalle qui sépare l'acte pur de l'acte participé et par conséquent la condition de la participation elle-même. Mais ce n'est pas une raison pour considérer la participation sous sa forme exclusivement limitative ou négative. Car, d'une part, cet infini qui lui fait défaut lui est pourtant présent de quelque manière, comme une carrière ouverte devant elle et, d'autre part, la participation ne peut pas être considérée seulement sous l'aspect d'une quantité susceptible d'être accrue indéfiniment. Car il y a dans la manière même dont notre élan intérieur s'arrête et se circonscrit, une affirmation positive et qualitative qui témoigne de la manière même dont nous abordons la totalité du réel, dont nous nous inscrivons en lui et dont nous en prenons possession, c'est-à-dire dont nous choisissons précisément ce que nous sommes, au lieu de nous perdre, pour nous accroître sans cesse, dans une indétermination sans limites. En un sens, notre véritable progrès consiste moins à nous dilater de plus en plus qu'à nous resserrer toujours davantage sur notre propre unité.
Cette analyse montre bien le lien étroit qui existe entre le fini et l'infini. En réalité, on ne passe ni du fini à l'infini par une opération d'extension, ni de l'infini au fini par une opération de limitation. Ils s'opposent l'un à l'autre dans une expérience qui nous oblige d'abord pour actualiser l'un à faire de l'autre une puissance pure. Mais ils ne se trouvent réunis que lorsque, dans la perfection du fini, c'est la présence même de l'infini qui apparaît et qui se réalise. Alors, loin d'opposer le fini à l'infini en disant que l'infini c'est le fini dépassé et nié, il faut dire que l'infini, c'est le fini affirmé, non pas seulement comme on pourrait le croire dans sa relation extrinsèque avec les autres finis, mais encore dans sa valeur intrinsèque et dans sa perfection spécifique comme fini. La perfection inanalysable du fini témoigne non plus de l'infinité qui le dépasse, mais de l'infinité qui lui demeure présente. C'est au moment où rien ne peut s'ajouter au fini comme tel qu'il enclôt l'infini, qu'il peut être appréhendé par une intuition qui défie par sa richesse tout inventaire conceptuel. On peut dire que cet accord entre le fini et l'infini s'exprime par l'idée de la juste mesure. Cette juste mesure que nous demandons, c'est, dans chaque circonstance donnée, l'absolu mis à notre portée. Et l'on peut dire que l'infini est beaucoup moins pour nous ce qui nous dépasse et dont nous ne pourrions rechercher la possession que pour nous y dissoudre et nous y perdre, que ce qui nous comble et qui, par conséquent, à tout moment, remplit exactement notre capacité. Aussi dit-on justement que le trop est souvent moins que le moins et que l'excès de biens nous empêche de reconnaître les seuls biens qui nous appartiennent et qui sont ceux dont nous sommes capables de jouir. Car celui à qui l'infini est devenu présent n'est pas tant celui qui cherche toujours à se dépasser que celui qui est capable de se connaître, c'est-à-dire de se mesurer.
Le but de la philosophie n'est pas d'ajourner notre rencontre avec l'Être dans un avenir qui s'éloigne sans cesse, ni même dans un avenir prochain ; il est de nous permettre de réaliser cette rencontre immédiatement, c'est-à-dire toujours, ou encore à travers tout ce que nous avons sous les yeux. L'infini véritable ne se découvre point à moi dans le désir ou dans le rêve, mais dans cette démarche juste par laquelle j'accueille avec une exacte simplicité ce qui actuellement m'est donné. Et le geste le plus humble l'exprime s'il est à sa place et ne comporte aucune dissonance. Il y a un infinitisme qui n'est qu'une inquiétude de l'âme, qui nous ôte le repos et ne cesse de nous entraîner dans une course effrénée et sans but, mais il y a un autre infinitisme qui relève jusqu'à l'absolu la valeur d'un brin d'herbe ou d'un signe de la main.
Notre participation à l'acte pur s'exprime dans la perfection positive de chaque œuvre particulière, et non point dans l'effort que nous faisons pour nous dépasser sans cesse par une fuite vers l'infini où le contact et la possession du réel nous échappent toujours. Ainsi l'infini ne consiste pas à nous détourner toujours de ce que nous venons d'atteindre et à quitter sans cesse ce que nous avons pour chercher ce que nous n'avons pas et dont nous ne pouvons jamais faire que nous l'ayons ; il consiste dans le mouvement par lequel nous poussons et pénétrons sans cesse la possession de ce que nous avons, qui est inépuisable, bien qu'elle puisse être reprise ou laissée, précisément parce qu'elle est devant nous une totalité toujours offerte. Pour qu'elle remplisse toujours exactement la capacité de notre âme, pour qu'elle ne laisse en elle aucune place à l'inquiétude, au regret ou au désir, il faut qu'elle réalise à chaque instant une juste proportion entre ce qui nous est donné et ce que nous sommes capables d'accueillir.
En disant : à chaque jour suffit sa peine, nous acceptons que chaque jour l'absolu même nous devienne présent. On méprise trop souvent ceux qui se contentent de peu. Car il arrive que ce peu dont ils se contentent, ils l'agrandissent à la mesure de leur âme, tandis qu'une âme petite trouve les choses les plus grandes toujours trop petites.
C'est que la perfection consiste moins à se sentir satisfait de certaines limites que la nature nous a imposées, qu'à tracer nous-mêmes ces limites, afin de créer avec l'être total une ligne de contact, une surface de communication qui est d'autant plus subtile et d'autant plus sensible qu'elle est elle-même mieux définie.
ART. 8 : La création artistique est un exemple privilégié où l'on appréhende dans la perfection même du fini un infini présent.
Cette présence même de l'infini dans le fini auquel il donne son caractère de perfection se vérifie dans toutes les formes de la création artistique, et d'abord dans le langage poétique. Ici en effet l'expression est unique et même elle ne peut jamais être changée ; le sens, au contraire, est multiple ; on ne parviendra jamais à le délimiter, ni à l'épuiser. C'est donc dans le fini que l'art cherche à faire tenir l'infini. Et sans doute on pourrait prétendre que dans l'art ce sont les opérations mêmes que nous accomplissons qui sont finies, tandis que le sensible au contraire évoque en nous une résonance infinie. Mais cette remarque est instructive, car la finitude de nos opérations, c'est la finitude même de la participation, tandis que le sensible qu'elles évoquent, c'est la réponse même qu'elles reçoivent du Tout qui les surpasse toujours. Et ce qui est le plus remarquable, c'est que ce sensible est d'autant plus suggestif et évocateur que l'opération qui s'en empare possède elle-même un caractère plus ferme et plus distinct.
Ainsi, dans l'œuvre d'art comme partout, il y a un infini présent qui tient non pas dans le dépassement du fini, mais dans sa perfection. Et la perfection du fini, c'est cette justesse dans la proportion, cette appropriation rigoureuse aux circonstances, cette force que donne une exacte fidélité à soi-même, cette vérité spirituelle affirmée et assumée qui est ma vérité, une vérité faite mienne, trouvée et aimée, qui est à ma mesure, qui, me découvrant le monde et la place que j'y tiens, me le fait paraître toujours identique et toujours nouveau, et me donne cette force et cette joie d'inventer toujours qui est le secret même de l'acte créateur.
C'est dans la joie esthétique et peut-être dans toute joie véritable que l'on saisit le mieux ce point de rencontre du fini et de l'infini qui nous permettra de faire comprendre notre désaccord avec tous ceux qui engagent l'être tout entier dans un progrès indéfini au cours de la durée. Outre que ce progrès est lui-même un idéal qui, s'il ne comportait aucune régression s'imposerait à nous mécaniquement et abolirait notre liberté, qui ne tient à l'absolu que parce qu'elle rend possible à chaque instant non seulement un retour en arrière, mais un retour à zéro, on s'aperçoit aisément qu'il y a des moments de notre vie dont il est impossible et même impie de demander qu'ils soient dépassés, dont nous souhaitons seulement le maintien ou le renouvellement, dont le seul souvenir remplit encore d'espérance nos moments les plus vides et les plus misérables. La joie esthétique est une joie contemplative qui embrasse une possession présente, circonscrite, tout entière donnée et dont la perfection est inséparable de son caractère accompli et pour ainsi dire achevé. Le miracle de l'art, c'est qu'il met à notre portée dans le sensible même et par une suite de gestes enfermés dans une œuvre qui est maintenant sous nos yeux, une réalité qui comble en nous le désir, qui le ressuscite et qui ne l'épuise jamais. C'est pour cela que nous pouvons considérer l'œuvre d'art comme un infini donné. Mais c'est pour cela aussi qu'elle nous donne en quelque sorte la présence de l'Absolu. Elle figure admirablement nos rapports avec lui. Car lui aussi est tout entier présent ; il n'y a rien en lui qui se refuse ; il n'est pas pour nous un principe éloigné dont nous nous sommes depuis longtemps séparé, ni un idéal vers lequel nous tendons sans jamais pouvoir l'atteindre. Mais il n'est pas seulement une présence qui est devant nous et qui nous est toujours offerte comme celle de l'œuvre d'art ; il est une présence dans laquelle nous sommes nous-même inscrit, dans laquelle nous accomplissons tous nos actes et qui les accueille toujours. L'infini représente pour nous non point le terme hors d'atteinte d'une marche qui ne s'interrompt jamais, mais tous les chemins qui nous sont ouverts dans une réalité toujours présente, dont nous ne pouvons nous évader, et qui nous dévoile toute la richesse qui est en elle en réponse à toutes les sollicitations de la pensée et du vouloir.
Nul ne peut penser, sous prétexte que l'Être est partout présent, qu'il suffise du premier regard pour s'en emparer : on ne saisit ainsi que l'apparence ou le concept, et non point l'être même considéré dans son essence véritable, c'est-à-dire au point même où il naît. C'est qu'il ne se laisse point appréhender par des mains trop grossières : il ne se montre à nous que là où nous sommes capables d'accomplir un acte très pur et qui nous donne une extrême émotion parce qu'il est à la fois une genèse et une lumière. Il est admirable que l'être qui est un se dérobe aussi longtemps que son unité demeure abstraite, mais qu'il se découvre au contraire par cet acte qui nous permet de saisir l'absolu même de la différence ; et que le même être, qui est infini en même temps qu'il est un, nous échappe si nous poursuivons cet infini par une aspiration indéterminée et se livre à nous au moment même où il s'intimise, c'est-à-dire au moment où il remplit avec exactitude la capacité de notre conscience finie : il n'est pour nous le Tout, que quand il devient notre tout.