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44. Il convient maintenant de présenter dans un tableau systématique les différences et les correspondances que l'on peut établir entre les trois notions d'être, d'existence et de réalité en montrant qu'elles fondent à la fois la relation entre l'intériorité et l'extériorité, entre le secret et la manifestation, entre l'éternité et le temps, entre les principaux objets de l'affirmation, entre les aspects différents de la connaissance.

45. En définissant l'être comme la parfaite indépendance et la parfaite suffisance, comme ce qui est en soi ou ce qui est soi, nous impliquions que l'être est l'intériorité absolue hors de laquelle il n'y a rien. Dès lors, il faut dire non pas seulement que rien ne lui est extérieur ou que tout lui est intérieur (ce qui évoque encore des métaphores empruntées à l'espace), mais encore qu'il n'y a rien en lui qui puisse être dit extérieur à lui-même ou à une partie de lui-même (ce qui n'est possible que s'il est identifié avec l'acte pur) ou encore qu'il est l'intimité de toutes choses. C'est l'acte même par lequel elle se fait qui est, si l'on peut dire, l'être de chaque chose. Il n'y a donc rien qui ne participe à l'être non seulement par cette intériorité même de l'être dans laquelle il pénètre, mais par l'intériorité même qui lui est propre. — Au contraire nous dirons de l'existence qu'elle suppose une intériorité divisée. Car, d'une part, elle surgit au sein de l'être lui-même et fait de l'intériorité de l'être sa propre intériorité sans lui être adéquate cependant, du moins autrement qu'en puissance, et non point en acte. Dès lors, on peut bien dire que cet être qui la déborde lui est en quelque manière extérieur. Mais comment pourrait-il acquérir ainsi un caractère d'extériorité même relative, puisqu'il est l'intériorité absolue ? Il semblerait donc plus légitime de dire que c'est l'existence qui est extérieure par rapport à l'être. Mais comment serait-elle extérieure elle-même puisqu'elle est une participation à son intériorité ? Il n'y a pas d'autre recours que de considérer l'être même en tant qu'il la dépasse comme recevant par là la forme d'une donnée qui l'affecte, et à l'intérieur de laquelle elle doit trouver elle-même une expression pour marquer à la fois ses limites dans le tout de l'être et pourtant sa solidarité avec lui. C'est cela précisément que nous nommons la réalité. — Mais si l'existence est pour ainsi dire une médiation entre l'intériorité et l'extériorité, la réalité est une extériorité pure, une extériorité sans intériorité. Ainsi elle doit toujours se présenter à nous sous la forme d'une donnée ou d'un spectacle : il n'y a rien en elle qui soit proprement intérieur, ni par quoi elle se donne l'être à elle-même. Elle demeure pourtant doublement en rapport avec l'intériorité à laquelle il faut qu'elle s'oppose pour être elle-même une extériorité, avec l'intériorité de l'existence, puisqu'elle n'est rien que par elle et par rapport à elle et avec l'intériorité même de l'être, puisque c'est ce qui, dans l'intériorité de l'être, dépasse l'intériorité de l'existence qui se présente toujours pour celle-ci sous la forme de l'extériorité.

46. La relation entre le secret et la manifestation permet de donner une description plus précise des rapports entre l'intériorité et l'extériorité. En effet nous avons montré de l'être qu'il est antérieur à la distinction de l'essence et de l'existence et que la pluralité des essences n'est point actualisée dans l'être avant qu'il soit offert lui-même en participation et que l'existence ait entrepris de les assumer. Par conséquent l'être est la source et non point la somme de toutes les essences, l'efficacité souveraine d'où elles jaillissent avant de se diviser. Il est secret et non manifesté. — La manifestation est l'œuvre de l'existence, non pas que l'on puisse confondre l'existence avec la manifestation elle-même, comme on le fait souvent quand on s'en tient au couple classique de l'essence et de l'existence : car alors l'existence n'est point distinguée de la réalité. Mais il faut dire que le propre de l'existence, c'est précisément d'obliger l'être à se manifester comme un effet de l'acte même par lequel elle se constitue. D'autre part, cet acte est l'acte propre d'une liberté qui, en se déterminant, se donne à elle-même une essence ; elle isole cette essence à l'intérieur de l'être pur afin de la rendre sienne. Et elle ne peut y parvenir que si, l'arrachant à la simple possibilité, elle l'actualise par un acte qui dépend d'elle seule, mais qui ne peut l'engager que s'il la contraint à prendre place comme existence dans un univers réel où elle devient solidaire de toutes les autres existences. — Quant à la réalité, on ne peut pas la distinguer de la manifestation elle-même. Et sans doute, si on la prend en soi, elle n'est rien de plus qu'une apparence ou un phénomène. Mais on ne peut lui donner un sens qu'à condition d'en faire indivisiblement une apparence et une manifestation. Et elle mérite les deux noms à la fois car, d'une part, elle est manifestation, non pas, comme on le croit, de l'essence, mais plutôt de l'acte par lequel l'existence cherche à acquérir une essence, et d'autre part, elle ne peut être la manifestation d'un tel acte qu'à condition que cet acte même rencontre une limite qui fasse surgir devant lui une donnée et la phénoménalise. De telle sorte qu'elle manifeste non pas tant cet acte même que tout ce qui dans l'être le dépasse et qu'il oblige précisément à se changer en une apparence. Ainsi la même réalité doit tour à tour être regardée comme une apparence et comme une manifestation, mais elle est manifestation à l'égard de l'acte qui l'évoque et apparence à l'égard de tout ce qui le surpasse. Et il y a entre les deux termes une sorte de réciprocité s'il est vrai que toute manifestation d'un acte que je cherche moi-même à produire n'est qu'une apparence pour qui la regarde du dehors et que toute chose extérieure à moi et qui n'est pour moi qu'une apparence peut être regardée aussi comme la manifestation d'une activité qui n'est plus la mienne. Ainsi il n'y a pas un seul aspect de la réalité qui, par la jointure de l'activité et de la passivité et par son double caractère de manifestation et d'apparence à l'égard de la participation et de son au delà, ne révèle en chaque point la présence totale de l'être. En résumé, on voit que l'être c'est cette intimité cachée et non manifestée où l'existence cherche sa propre essence qu'elle ne peut s'approprier qu'en se manifestant, et c'est sa manifestation que nous appelons la réalité.

47. La distinction et la relation entre les trois notions deviennent plus saisissantes quand on les confronte avec le temps et avec l'éternité. En ce qui concerne l'être lui-même, dire qu'il est éternel, c'est dire aussi qu'il n'y a en lui aucun intervalle entre sa possibilité et son actualité. D'une part quand on le considère tel qu'il est en soi, il est acte et par conséquent toujours actuel. Son éternité est celle d'un présent à qui il ne manque rien et qui ne peut jamais défaillir. Et quand on dit qu'il est intemporel, c'est par excès et non pas par défaut, c'est non point en ce sens qu'il abolit le temps, mais en cet autre sens plus profond qu'il ne cesse de le soutenir et de le produire aussi bien dans son avenir et dans son passé que dans l'instant même qui les convertit l'un dans l'autre indéfiniment. D'autre part si on le considère non pas tel qu'il est en soi, mais tel qu'il est à l'égard de tous les modes qui en participent, alors il est lui-même comme une possibilité infinie à laquelle ceux-ci empruntent précisément tout ce qui les fait être. Mais cette possibilité est elle-même intemporelle. — Au contraire, le propre de l'existence, c'est d'impliquer le temps et d'en être pour ainsi dire contemporaine, non pas seulement parce que le temps est l'intervalle qui la sépare de l'être, mais parce que le temps est l'unique moyen dont elle dispose pour se créer elle-même, c'est-à-dire pour s'assigner sa propre possibilité afin de l'actualiser. Car la possibilité a besoin de l'avenir pour être située avant de pénétrer dans le présent où elle se réalise, puis dans le passé où elle est réalisée. Le temps n'est rien de plus que la condition d'actualisation de la possibilité, c'est-à-dire de l'exercice de la liberté : il est la loi de l'existence. Cependant il faut remarquer que l'existence n'est située en aucun des moments du temps, car elle n'est ni dans l'avenir, ni dans le présent de l'instant, ni dans le passé, mais elle remplit le temps sans permettre qu'aucun de ces moments soit isolé de l'autre. Il faut dire enfin qu'elle est toujours elle-même spirituelle, c'est-à-dire qu'elle transforme toujours le virtuel en accompli, le premier étant une intention du vouloir et le second une possession de la mémoire. Pour cela elle traverse sans doute l'instant, où elle se réalise, mais elle n'y fait jamais séjour. — Or c'est dans l'instant non seulement que s'effectue toute réalisation, mais que réside toute réalité. On ne peut pas dire que cette réalité est entraînée dans le temps ou qu'elle s'identifie avec le devenir. Car ce devenir est toujours la liaison d'une réalité donnée avec un avenir ou un passé qui ne le sont pas, qui appartiennent sans doute à la réalité en tant que la pensée se les représente, mais non pas en tant qu'ils s'opposent à une présence donnée que l'un n'a pas encore pénétrée et que l'autre a déjà quittée. Par conséquent il faut dire de la réalité qu'elle est toujours purement instantanée, qu'elle ne cesse de naître et de mourir, jalonnant les différentes étapes par lesquelles l'existence se constitue, et leur fournissant même leur contenu, mais incapable de les lier entre elles, puisque cette liaison est toujours l'effet d'un acte que notre conscience doit accomplir et qui est la marque même de l'existence. Il n'y a donc que l'existence qui soit engagée dans le temps : mais l'être est au-dessus, bien qu'il le contienne, ce que l'on exprime en disant qu'il est éternel et la réalité est au-dessous, bien qu'elle y entre comme un instant qui n'aurait lui-même ni passé ni avenir, ce que l'on peut exprimer en disant qu'elle est évanouissante.

48. On voit bien maintenant pourquoi l'être, l'existence et la réalité ne sont pas seulement des modalités différentes de l'affirmation, mais désignent encore des objets concrets très différents auxquels l'affirmation peut être appliquée. Le mot être, pris non plus dans sa relativité qui fait que tout objet de l'affirmation est un mode de l'être, mais dans cette parfaite pureté qui exclut toute relativité et implique l'intériorité absolue, ne convient qu'à Dieu, c'est-à-dire à l'esprit. Aussi s'agit-il beaucoup moins de dire de Dieu qu'il est que de dire qu'il est l'Être : et la définition même de Dieu, c'est celui qui est ou mieux encore celui qui peut dire de lui-même « je suis » puisqu'il est le principe même de son être ou causa sui, et que son essence s'épuise dans une telle affirmation. Mais il est aussi l'être de toutes choses et on ne peut dire d'aucune qu'elle est autrement que par son rapport avec lui ; dire d'elle, comme on le fait quelquefois, que son être propre n'est que néant, c'est marquer seulement qu'elle ne se distingue de l'être absolu que par le degré de sa participation ou par l'intervalle qui l'en sépare. Au contraire, c'est parler sans doute inexactement et soulever beaucoup de faux problèmes que de dire de Dieu qu'il existe, comme s'il surgissait lui-même du néant ou qu'une distinction pût intervenir en lui entre son essence et son existence. — Mais telle est la raison pour laquelle il faut dire du moi qu'il existe. Et il n'y a pas sans doute d'autre existence que celle du moi ou de la conscience. Cette existence le détache en effet de l'être pur, mais comme une possibilité qu'il lui appartient de mettre en œuvre. C'est cette mise en œuvre de la possibilité qui est l'existence elle-même. On le voit bien dans le Cogito dont Descartes montre qu'il suffit à nous inscrire dans l'être, mais qui du même coup nous donne à nous-même l'existence. Cependant aussi longtemps que le moi est défini seulement par la pensée, il n'est qu'une possibilité de penser ; pour que cette pensée s'actualise, il faut qu'elle se détermine, il faut qu'elle retrouve sa liaison avec le corps dont elle s'était séparée, qu'elle rencontre devant elle un objet qui est l'univers et dont elle fera la science, qu'elle introduise en lui son action par laquelle elle contribue, en le marquant de son empreinte, à former tout ce que nous sommes. — C'est de cet univers que nous disons qu'il est réel ainsi que de notre propre corps et de toutes les autres choses qui le remplissent. En comparaison, nous éprouvons toujours quelque difficulté à considérer comme réel le possible ou le souvenir ou la liberté ou Dieu même : c'est que ce nom ne convient qu'à ce qui est donné, qui s'impose à nous malgré nous et à l'égard de quoi nous sommes nous-mêmes passif. Aussi ne faut-il pas s'étonner que nous considérions comme irréelles toutes les opérations de pensée qui ne correspondent encore à aucune donnée ; mais elles ne suscitent cette donnée qui les réalise que par la limitation même qui les borne. Cependant on comprend facilement que l'être de Dieu, l'existence du moi, ou la réalité du monde puissent comporter également une adéquation apparente avec le tout, quand on considère chacune de ces notions sous une forme exclusive sans chercher sa parenté avec les deux autres, comme on le voit dans le panthéisme, dans l'idéalisme et dans le matérialisme.

49. Enfin on peut dire que la distinction entre ces trois notions exprime assez bien la distinction entre les trois grands objets de recherches auxquels notre réflexion peut s'appliquer : il ne suffit pas en effet de reconnaître que l'être est l'objet de l'ontologie, ce qui est une affirmation toute verbale, il faut dire encore qu'il est l'objet de la métaphysique (qui dépasse la matière telle qu'elle est donnée), du moins si on considère l'être à la fois dans l'unité qui lui est propre et dans les modes qui l'expriment. L'existence est l'objet de la psychologie, si on consent à faire de cette recherche la connaissance de l'âme ou du moi, en tant qu'il se constitue grâce à une action par laquelle il s'engage lui-même dans une réalité qui ne cesse de lui répondre. La réalité enfin est l'objet de la physique au sens large du mot, qui embrasse tous les phénomènes en tant qu'ils nous sont donnés et les états mêmes que l'on appelle psychiques, mais qui ne sont des états que dans la mesure où ils dépendent du corps.

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