Valeur
70. Le caractère ontologique du bien explique pourquoi, dès qu'on a dissocié l'existence de l'essence et considéré l'existence même dans son double aspect en tant, d'une part, qu'elle nous est donnée et qu'elle nous engage dans une situation et, d'autre part, qu'elle dépend d'un acte libre par lequel nous nous la donnons à nous-même, c'est-à-dire sous les deux faces par lesquelles s'exprime l'acte de la participation —, ce n'est plus avec le bien qu'on la met en rapport : car le bien ne peut être défini que comme un absolu qui est transcendant à l'existence et hors d'atteinte pour elle ; il la surpasse comme l'être lui-même dans lequel elle ne cesse de puiser, mais qu'elle n'égale jamais. De même le bien auquel elle peut prétendre est toujours un bien qui a de la proportion avec elle, qui se compose avec le mal et peut se changer en mal. Il entre dans une échelle, qui comporte une différence de degrés et à laquelle on donne le nom d'échelle des valeurs.
71. Il est très remarquable que l'on puisse observer dans les modernes philosophies de l'existence une liaison si étroite entre les deux notions d'existence et de valeur. Mais on y trouve une même défiance à l'égard de la notion de l'être à laquelle on reproche son caractère statique ou abstrait et à l'égard du bien auquel on reproche à la fois son caractère absolu et indéterminé. C'est que l'existence et la valeur nous introduisent également dans le monde de la participation, non pas dans le monde de la participation effectuée (car alors c'est à la réalité que nous aurions à faire), mais dans le monde de la participation qui s'effectue. Et de même que le mot existence nous met en présence de l'expérience que nous avons de nous-même dans l'acte même qui nous fait être, le propre de la valeur est d'avoir assez de souplesse pour nous permettre de définir tous les modes particuliers par lesquels le bien peut devenir notre bien.
72. Si nous remontons jusqu'à l'idée même que nous nous sommes fait de l'existence, nous voyons aussitôt qu'elle exprime notre propre accès dans l'être, qu'elle n'a, comme telle, aucune objectivité, mais désigne un acte que nous accomplissons et par lequel, à l'intérieur d'une situation qui nous limite et qui nous individualise, nous accomplissons l'acte même qui nous permet de dire moi. L'existence est donc la conscience que nous prenons de notre liberté en tant qu'elle est engagée dans certaines circonstances au sein desquelles elle est obligée de s'exercer. C'est là ce qui nous a permis de définir l'existence comme une possibilité réelle, mais une possibilité qu'à chaque instant il lui appartient d'actualiser. Or, cette définition nous montre aussitôt en quoi consiste l'idée de valeur et comment elle se distingue de l'idée de bien. Car si le bien peut nous apparaître comme un objet ou comme une fin, encore qu'il réside dans la perfection d'un acte qui ne peut devenir nôtre que sous une forme limitée et mêlée de passivité, la valeur au contraire n'est ni un objet, ni une fin, ni un acte, bien qu'elle soit le critère qui, dans tout objet de notre expérience, dans toute fin de notre volonté ou dans toute action que nous pouvons accomplir, mesure l'estime que nous pouvons en faire, le rapport entre les possibles qui s'y trouvent enveloppés et le degré d'actualisation que nous sommes capables de leur donner. C'est dire que la valeur n'est pas le bien, mais qu'elle a avec le bien le même rapport que l'existence avec l'être. De même en effet que l'existence, c'est l'être en tant qu'il s'incarne et devient nôtre, de même la valeur, c'est le bien en tant qu'il est rapporté à un objet dont nous faisons usage, à une volonté qui s'efforce de l'atteindre. Et de même que l'existence, c'est l'être en tant qu'il reçoit une forme intérieure et individuelle, bien que nous la prêtions aussi aux choses dans la mesure où elles sont en corrélation avec la nôtre, de même la valeur, c'est le bien en tant qu'il implique une activité qui cherche à le réaliser, bien que nous puissions la découvrir aussi dans le réel, partout où il symbolise le dessein qu'une telle activité pourrait avoir à son égard.
73. Dès lors il ne faut pas s'étonner que, tandis que le bien a toujours un caractère absolu, la valeur ait un caractère relatif. Ce caractère a été mis en lumière par tous les théoriciens de la valeur. Mais sur ce point il faut être prudent. Car la valeur est dans les choses relatives cela même qui exprime leur relation avec l'absolu. Telle est la raison aussi pour laquelle on peut dire qu'elle est proprement l'absolu de chaque chose ou encore que c'est elle qui nous permet de relever jusqu'à l'absolu toutes les choses relatives, qui subordonne ces choses à l'acte d'une liberté, et l'acte de cette liberté à une causalité de soi par soi qui en est le principe et le fondement. La valeur, c'est donc encore le bien, mais engagé dans la participation et mettant en jeu soit l'agent de la participation, soit les déterminations qui sont la condition ou l'effet de son opération. Telle est la raison pour laquelle la valeur nous semble toujours devoir être acquise, bien qu'elle nous paraisse toujours coïncider avec l'essence même des êtres et des choses, comme si la manquer, c'était être tout à coup infidèle à soi-même et devenir seulement l'ombre de ce que l'on pouvait être.
74. Mais il ne suffit pas de s'en tenir à la proposition que la valeur est à l'existence ce que le bien est à l'être. Car, malgré l'étroite corrélation de l'être et du bien, il avait fallu les distinguer cependant en montrant que le bien, c'est l'être en tant qu'il est voulu, c'est, dans l'absolu lui-même, ce qui le rend digne d'être voulu, c'est-à-dire digne d'être. Mais la corrélation de la valeur et de l'existence n'est pas exactement symétrique ; car s'il est impossible que dans un absolu qui est cause de soi l'être et le bien puissent être séparés, il n'en est pas de même en ce qui concerne l'existence et la valeur. Car le propre de l'existence, c'est de participer seulement à l'être, de telle sorte que, si elle reçoit de lui le pouvoir d'y participer, elle jouit pourtant d'une initiative propre par laquelle, en devenant à son tour cause de soi, elle peut se détacher de la finalité qui est dans l'être, c'est-à-dire du bien dont l'être même ne peut pas être dissocié, et poursuivre une fin qu'elle aura elle-même choisie, qui la rendra indépendante du bien, c'est-à-dire de l'être en tant qu'il est voulu, ou même se retourner contre lui. Dès lors s'il est impossible d'accepter la thèse qui considère l'être comme indifférent au bien en le définissant comme capable de recevoir à la fois le bien et le mal, il n'en est plus ainsi de l'existence, car la participation lui donne précisément un caractère d'ambiguïté ; ou encore la liberté par laquelle la participation se réalise n'a de sens que par cette ambiguïté même. Nous retrouvons ici cette opposition relative entre le bien et le mal, qui suppose à son tour un bien absolu, lui-même sans contraire, et dont elle exprime la division en introduisant l'idée d'un bien déterminé qui, lui, peut être nié (négation qui n'est possible qu'en évoquant l'indétermination même de l'être en tant qu'elle est utilisée pour ruiner cette détermination particulière et non point pour l'enrichir : ce qui serait sans doute la seule justification concevable de toutes les entreprises destructives). Cependant, au point où nous en sommes, il n'en reste pas moins que, si le bien est l'être en tant qu'il est à lui-même sa propre fin, on ne peut pas en dire autant de la valeur à l'égard de l'existence. Le propre de l'existence est en effet de promouvoir la valeur ou de la combattre. Dès lors, on peut poser la question de savoir s'il y a une valeur de l'existence elle-même. Sur ce point, une seule réponse est possible, c'est que, si la valeur est la valeur et que l'existence en soit la condition et le véhicule, l'existence doit être une valeur conditionnelle, puisque sans elle il n'y aurait pas de valeur. Bien plus, c'est parce que l'existence ne peut se constituer que par une dissociation de l'être et du bien, que l'être est en elle comme participé et le bien comme participable. Or, c'est le bien en tant que participable qui est justement la valeur. Dès lors, il est naturel de considérer l'existence comme une valeur et même comme la valeur suprême dans la mesure où elle nous fait participer de l'être, qui ne fait qu'un avec le bien et qu'elle porte en elle l'origine et la condition de possibilité de toutes les autres valeurs. Mais ces valeurs ne sont des valeurs que par rapport à un acte qui doit les réaliser et qui par conséquent engage notre responsabilité propre, c'est-à-dire qui peut soit les manquer, soit les subvertir. C'est alors que l'existence nous paraît étrangère à la valeur, non point il est vrai parce qu'elle est d'un autre domaine, mais parce qu'étant génératrice de la valeur elle doit pouvoir être génératrice aussi de son contraire.
75. La liaison de la participation et de la valeur nous fait comprendre maintenant un double caractère de celle-ci : car il faut d'une part qu'elle soit, dans chaque chose et dans chaque action, son intimité même, la révélation de son essence et sa participation même au dedans de l'être en tant qu'il constitue sa propre raison d'être, de telle sorte que la valeur elle-même est nécessairement invisible et cachée ; et il faut d'autre part, précisément parce qu'elle n'entre en jeu qu'avec la participation, qu'elle soit exprimée et manifestée (faute de quoi elle ne se distinguerait pas du bien et ne deviendrait pas tel bien offert à tel être particulier afin précisément qu'il le réalise). L'expression ou la manifestation est en effet essentielle à la participation, parce qu'il faut que le possible se détache de l'être et s'actualise dans une expérience extérieure et commune à tous pour que l'existence acquière un caractère d'indépendance en dépassant pourtant les limites de la subjectivité. Telle est la raison pour laquelle il arrive que l'on cherche la valeur tantôt dans la source secrète et intentionnelle de l'action et tantôt au contraire dans ses témoignages extérieurs et pour ainsi dire sociaux, hors desquels elle n'est qu'un rêve sans consistance et sans efficacité.
76. La différence et le rapport entre le bien et la valeur apparaît clairement lorsqu'on remarque que l'on parle presque toujours de l'idée du bien tandis qu'il faut dire le jugement de valeur. On dit l'idée du bien et non pas le concept du bien, car le bien ne peut pas être seulement une notion abstraite, tirée d'une comparaison entre les différentes espèces de bien. Il est par rapport à l'action bonne à la fois l'origine dont elle procède et la fin vers laquelle elle tend : il est aussi le critère qui permet de la juger. Or tels sont les caractères qui appartiennent en propre à l'idée. Ajoutons qu'aucun bien particulier et réalisé n'épuise la richesse infinie de l'idée du bien. C'est elle en même temps qui, par sa vertu dynamique, permet à chaque être d'assurer le développement intérieur par lequel il réalise sa propre essence. Elle est, dans l'être lui-même, le ferment vivant qui l'anime, qui l'oblige à se vouloir et à vouloir tous les êtres qui en participent. Mais si, dans l'absolu, l'être et le bien se confondent, ils se dissocient dès que la participation commence et pour qu'elle soit possible : ce qui permet à l'existence d'acquérir de la valeur à condition qu'elle prenne le bien pour fin. Aussi le bien n'est-il pour elle qu'une idée. Et c'est parce qu'il est au-dessus de l'existence que l'on s'est trouvé conduit soit à mettre le bien au-dessus de l'être, soit à identifier l'être avec l'idée elle-même. — Mais nous disons le jugement de valeur, ce qui est aisé à comprendre si le propre du jugement, c'est toujours de subsumer une forme quelconque de la réalité sous une idée. Or, puisque la valeur n'intervient qu'avec l'existence participée, reconnaître qu'une chose a de la valeur, c'est en réalité la subsumer sous l'idée du bien ; mais pour cela, il faut que nous ayons distingué la chose de la valeur de la chose, ce qui n'est possible que grâce à la participation, et exige le jugement comme l'opération même qui les met ensuite en relation l'une avec l'autre. Cela montre que le jugement de valeur n'énonce aucun caractère qui appartienne à la chose elle-même et ne la détermine, ni ne l'enrichit, car la valeur exprime dans la chose elle-même son intériorité, c'est-à-dire sa liaison secrète avec l'être en tant qu'il se veut lui-même comme bien ; ainsi la valeur d'une chose n'a de sens pour la conscience que dans la mesure où celle-ci s'y intéresse par un acte de volonté et non pas simplement par un acte de connaissance. Le bien est au delà de tous les jugements de valeur, mais il en est le principe. En revanche tous les jugements de valeur expriment une relation qui suppose toujours une comparaison et même une double comparaison, d'une part des valeurs entre elles et d'autre part de chacune d'elles avec le bien d'où elles procèdent toutes.
77. De là aussi le rapport que la valeur soutient avec le temps. Car il semble que la valeur soit elle-même au delà du temps dans la mesure où elle exprime une référence de la pensée à l'égard du bien que nous cherchons à incarner dans le temps, mais sans y réussir jamais tout à fait ; dès lors la valeur elle non plus ne peut pas trouver place dans le temps : nous ne parvenons jamais à la fixer ni à la capter. Et pourtant elle n'a aucun sens que par rapport à une incarnation éventuelle, et c'est parce qu'aucune incarnation ne réussit à l'enclore qu'elle exige toujours quelque incarnation nouvelle. Elle est ce qui doit être réalisé, mais ne peut jamais achever de l'être. Il en résulte non pas seulement qu'elle est toujours en relation avec le temps dans lequel doit se produire cette incarnation, mais encore que le temps mesure pour ainsi dire les étapes successives par lesquelles elle se réalise. Il y a plus : puisque l'existence réside toujours dans l'actualisation d'une possibilité, et que cette actualisation ne peut se produire que dans le temps, la valeur qui la justifie ne se réalise elle-même que par degrés. Et comme la réalité telle qu'elle est donnée, offre toujours une résistance à la valeur, qui est elle-même un retour à l'acte d'où procèdent toutes les données, mais qui nous oblige sans cesse à les dépasser, la valeur à son tour apparaîtra toujours comme solidaire d'un effort. Si la valeur doit trouver place dans une expérience qui est toujours spatio-temporelle, l'espace représente assez bien l'obstacle qui lui est opposé, mais à travers lequel il faut qu'elle se manifeste et se fasse jour, et le temps le chemin qu'elle doit prendre afin de poursuivre sa réalisation. Mais ce chemin doit être gravi, et c'est pour cela que nous parlons légitimement d'une échelle de valeurs en considérant moins encore la valeur en elle-même que les degrés de sa mise en œuvre. Car on observe ici la même ambiguïté qui accompagne toujours la valeur, en tant qu'elle est inséparable de la participation, et qui fait que, considérée en elle-même et dans sa relation avec le bien dont elle est l'exigence, elle exclut tout degré, au lieu que, dans sa relation avec la volonté qui la réalise et sans laquelle elle ne serait pas nommée la valeur, elle comporte une suite de phases qui sont l'une à l'égard de l'autre comme les moments d'un progrès continu, qui doivent être traversés tour à tour.
78. On ne s'étonnera pas que la valeur par conséquent puisse être retrouvée partout où l'existence est engagée et pour ainsi dire à travers toutes les formes qu'elle peut revêtir. Or l'existence implique toujours l'exercice d'une activité, mais qui est toujours imparfaite, c'est-à-dire corrélative d'une certaine passivité. Et l'on ne peut pas dire que la valeur relève exclusivement de l'activité, car la passivité qui lui répond en exprime le manque, mais aussi le répare en quelque manière : ainsi on dit très justement que tout acte est limité par une certaine donnée. Or il est évident que cette donnée est aussi un don qui mesure sans doute le niveau de l'acte que nous avons accompli, mais traduit aussi ce que par ses seules ressources il était incapable de produire. Ainsi l'invention, par exemple, est toujours en rapport avec l'opération intellectuelle qui l'appelle et qui semble la créer ; et pourtant elle y ajoute, elle la surpasse et c'est pour cela qu'elle a toujours été considérée elle-même comme gratuite. Or la valeur réside, si l'on peut dire, dans une certaine proportion qui peut s'établir entre les choses telles qu'elles sont données et le dessein que notre conscience a sur elles. D'une manière générale, la valeur est le caractère dans les choses qui fait qu'elles méritent d'exister, c'est-à-dire qu'elles sont dignes d'être voulues. Par là se constitue une hiérarchie de valeurs qui est telle que, si elle a pour fondement l'intention de la volonté elle-même en tant qu'elle est tournée vers l'idée du bien, il faut pourtant qu'elle oblige cette intention à se réaliser, c'est-à-dire à ne point demeurer sous la forme d'une possibilité ou d'un vœu. Ainsi s'explique que la valeur se trouve aussi bien dans l'intention, non pas seulement en tant qu'elle est formée, mais aussi en tant qu'elle est accomplie (bien que son accomplissement ne dépende pas de la volonté toute seule), que dans les conditions mêmes les plus humbles qui sont requises par l'existence pour que la conscience puisse se constituer et la volonté entrer en jeu. On comprend maintenant pourquoi la valeur n'est pas seulement pour nous une fin idéale, ou pourquoi elle ne peut être pour nous une fin qu'à condition qu'elle vienne s'achever dans cette fin elle-même, quand on l'actualise et qu'on la possède.
79. On trouvera déjà une illustration de cette idée dans l'exemple des valeurs économiques que l'on n'incorpore pas sans paradoxe dans la table des valeurs, mais qui nous permettent d'en saisir les traits essentiels dans une sorte d'image matérielle. Ce sont des valeurs d'utilité, c'est-à-dire qui, comme le nom même l'indique, ne sont des valeurs que par rapport à autre chose, à savoir d'abord à l'entretien de notre corps, ensuite à la vie même de notre esprit dont notre corps doit être considéré comme la condition d'existence. Or l'idée même de l'utilité introduit déjà cette notion de temps qui nous a paru essentielle à la définition de la valeur, précisément parce que le propre de la valeur, c'est toujours d'être en rapport avec une activité de participation dont le rôle propre est de l'acquérir ; outre que la valeur utile suppose toujours une certaine transformation des choses, qui met en jeu à la fois la volonté et l'effort. — Cependant la valeur se présente déjà sous une forme déjà plus intériorisée dans les affections de la sensibilité, qui, bien qu'elles soient sous la dépendance du corps et des choses, font du corps et des choses les simples véhicules des états de conscience : or dans la conscience le désir sans lequel l'affection ne pourrait pas naître témoigne une fois de plus de la liaison de la valeur avec le temps. — Les valeurs esthétiques à leur tour intéressent les choses seulement en tant qu'elles sont dignes d'être contemplées, de telle sorte que, si nous ne pouvons pas les détacher de tout rapport avec le corps (car autrement elles cesseraient peut-être de nous affecter), du moins, avec elles, les intérêts du corps n'entrent plus en jeu : dans leur forme la plus haute, les valeurs esthétiques expriment le caractère des choses qui fait qu'elles sont voulues telles qu'elles sont, ou telles que nous voulons qu'elles soient. Et le temps ici est nécessaire pour que nous puissions en produire en nous la représentation par les ressources de l'art ou de la simple imagination. — Enfin la valeur sous sa forme proprement morale, dépend de la seule volonté, bien que le propre de la volonté, ce soit toujours de produire une action dans laquelle le monde tout entier se trouve intéressé. La valeur ici s'érige en juge de l'acte de participation ou du moins l'acte de participation devient juge de lui-même : elle fonde le mérite de la personne, son droit à exister, et si nous disons parfois des choses elles-mêmes qu'elles méritent d'exister, on voit bien que cette expression n'a de sens qu'à l'égard de la personne elle-même, dont elles expriment ou favorisent le développement. Mais ce développement lui-même, comme l'acte de la volonté qui le produit, ne peut avoir lieu que dans le temps.
80. On comprend maintenant que le monde des valeurs, qui est toujours en corrélation avec l'exercice de notre activité dans le temps, soit un monde hiérarchique dans lequel nous distinguons nécessairement des degrés ou des niveaux différents. On comprend aussi pourquoi il introduit nécessairement une dualité entre le bien et le mal ; car la valeur demande à être affirmée ; mais elle ne serait pas la valeur si elle ne pouvait pas aussi être niée. Et malgré les apparences, il y a solidarité entre l'alternative du bien et du mal, — qui semble être celle du tout ou rien — et l'idée d'une hiérarchie de valeurs. Car c'est parce que la valeur dépend de la volonté engagée dans le temps qu'il y a une échelle des valeurs que l'on peut monter ou descendre. L'opposition du bien et du mal, ou, comme on le dit parfois, des valeurs positives et des valeurs négatives, n'exprime rien de plus que la possibilité qui nous est sans cesse offerte d'une ascension ou d'une chute. Cependant si le bien peut être nié, cette négation, qui ne dépasse pas l'ordre de la participation, ne porte aucune atteinte à l'identité de l'être et du bien : c'est une volonté positive de négation qui exprime la perfection même de notre liberté en tant qu'elle procède de l'acte pur, mais garde cependant dans sa sphère propre une indépendance absolue qui lui permet de le nier sinon comme être, du moins comme bien. Mais nulle volonté, comme on l'a vu dans la critique de Schopenhauer, ne peut trouver en elle des ressources qui lui permettent de se condamner elle-même autrement que par le souvenir qu'elle garde d'une volonté pure dont elle s'est détachée et qui ne paraît étrangère à la conscience que parce qu'elle en est le principe actif et générateur. La faiblesse du pessimisme, c'est d'imaginer que l'homme peut s'élever par son propre pouvoir jusqu'à l'idée d'un bien au nom duquel il veut juger de l'être dont il participe, au lieu de s'apercevoir que cette idée, c'est celle de l'être absolu considéré dans son activité auto-créatrice à laquelle il demeure lui-même toujours inégal et qui le juge.