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91. On peut maintenant présenter sous une forme systématique la relation entre le bien, la valeur et l'idéal. Nul ne doute que les trois termes ne soient apparentés et même employés souvent comme synonymes. Pourtant le bien enveloppe d'une certaine manière la valeur et l'idéal à la fois. Il est le principe d'où procèdent l'une et l'autre de ces deux notions. Et ici le parallélisme est remarquable entre leur relation avec le bien et la relation avec l'être de l'existence et de la réalité. Bien plus, si l'existence et la réalité expriment une sorte de division de l'être et qui correspond à une opposition, au sein même de la participation, entre l'acte et la donnée, la valeur et l'idéal expriment aussi une sorte de division introduite par la participation entre le mobile qui l'ébranle et qui la justifie, et la fin qu'elle vise et qu'elle est incapable d'atteindre : de telle sorte que, comme la réalité, c'était l'existence elle-même en tant qu'elle trouvait à la fois sa limitation et son achèvement dans les choses, l'idéal, c'est la valeur, mais en tant précisément que, ne trouvant jamais une réalisation adéquate, elle exige comme contre-partie un dépassement indéfini de tout le réel et de tout le réalisé.

92. Du bien lui-même il faut dire qu'il est un absolu au delà duquel il est impossible de remonter. Mais pour comprendre ce caractère, il importe de définir le bien non point comme l'objet de l'intellect, mais comme l'objet du vouloir. En fait il n'y a rien qui puisse être l'objet de l'intellect, sinon la représentation ou l'idée. Au lieu que le vouloir est être ; il est l'être même de l'intellect (ce qui permet de dire que l'intelligence n'a de portée ontologique que si, au lieu de considérer en elle la représentation ou l'idée, on considère l'opération même du vouloir qui, à la racine, se confond avec la sienne propre). Mais quand on examine le rapport de la volonté et du bien, on s'aperçoit vite que l'on se trouve en présence du cercle caractéristique de tous les termes premiers. Car on peut indifféremment dire du bien qu'il est l'objet du vouloir et du vouloir qu'il est la quête du bien. Or si le vouloir est considéré en tant qu'activité déficiente et qui s'exerce pour obtenir précisément ce qui lui manque, le bien n'est rien de plus que le vouloir comblé : aussi le vouloir ne peut-il passer au delà du bien. Ceci ne veut pas dire qu'au moment où nous le possédons, l'activité du vouloir s'interrompe, car elle s'exerce alors au contraire d'une manière plénière et sans connaître d'obstacle. Dès lors, le bien n'est plus la fin du vouloir, mais le vouloir même en exercice : telle est aussi l'essence même de l'être si nous le considérons dans le principe sans limitation qui demeure toujours présent derrière la limitation de chacun de ses modes. Le bien a donc à la fois un caractère d'intériorité et un caractère d'éternité, d'intériorité puisqu'il est le cœur même du vouloir, qu'aucun acte de participation ne parvient sans doute à exprimer, et d'éternité, puisque c'est lui que l'on retrouve toujours semblable à lui-même comme moteur des moindres démarches du vouloir. Il est donc ce qu'il y a d'intériorité dans chaque chose, ou plutôt la source où elle puise ce qui la fait être, mais qu'elle peut capter et détourner de son cours ; il est ce qui survit à tous les phénomènes transitoires, à toutes les actions périssables et leur donne une signification qui ne peut ni changer, ni se perdre. Et nul ne peut prétendre qu'il soit une dénomination générale commune à tous les biens particuliers. Car au contraire il est cela même que tous les biens particuliers cherchent à exprimer, dans certaines circonstances déterminées, sans jamais parvenir ni à l'égaler, ni à l'épuiser.

93. Si la valeur est corrélative de l'existence, il faut que, comme l'existence emprunte à l'être la possibilité qu'elle actualise, ainsi la valeur soit le bien qu'elle assume et qu'elle met en œuvre. Ainsi, tandis que l'être et le bien appartiennent au monde de l'intériorité pure, à un monde qui se suffit pleinement à lui-même, et qui ne participe d'aucun autre, l'existence et la valeur n'apparaissent l'une et l'autre qu'avec la participation. L'être et le bien sont des participables, mais l'existence et la valeur sont des participés. Aussi ne peut-on les poser l'une et l'autre que par la corrélation d'une intériorité et d'une extériorité. Et si c'est par leur intériorité qu'elles sont l'une et l'autre les véhicules de l'être et du bien, encore faut-il que l'extériorité, dans la mesure même où elle est corrélative de cette intériorité, porte toujours elle-même les marques de l'existence et de la valeur. Mais l'important, c'est surtout de reconnaître que, si l'être et le bien se confondent au niveau de l'absolu, l'existence et la valeur se dissocient nécessairement au niveau de la participation. Et c'est pour cela que l'existence elle-même n'est qu'une possibilité qui a besoin du temps pour s'actualiser et qui n'y réussit que si elle crée le sens même du temps comme la condition même de son progrès dans l'ordre de la valeur : encore faut-il que ce progrès, qui seul peut justifier l'existence temporelle précisément parce qu'il ne peut dépendre que de notre liberté, puisse être renversé à chaque instant et se changer en déchéance ou en chute. Et même il suffit que l'activité intérieure fléchisse et s'interrompe pour que l'inertie, l'usure et toutes les forces retardatrices qui limitaient la liberté, mais lui fournissaient la matière de toutes ses créations, finissent par triompher. C'est que la liberté avait toujours à les vaincre. Et c'est pour cela qu'on ne peut pas la dissocier elle-même de l'effort. Ce qui nous permet de considérer la valeur comme nous découvrant sa forme la plus parfaite dans le mérite. Mais l'impossibilité pour la valeur d'être détachée soit du temps, soit de l'effort, sans lesquels elle ne pourrait être ni obtenue, ni acquise, achèvent de nous montrer pourquoi la valeur a nécessairement un caractère hiérarchique : ce qui ne peut pas être dit de l'existence aussi longtemps qu'elle n'est encore que l'existence d'une possibilité et ne commence pas à être actualisée.

94. Quant à l'idéal, il n'est rien de plus que la conscience que nous prenons à chaque instant de l'insuffisance du réalisé. Dès lors, il est pour ainsi dire le rappel nostalgique, au sein même de la participation, de la perfection du bien qui la dépasse toujours. C'est pour cela qu'il peut se présenter sous deux formes, comme une fuite hors du réel par l'imagination qui implique aussi une condamnation radicale du réel, ou comme une exigence à l'égard du réel lui-même de poursuivre indéfiniment son propre mouvement dans le temps afin de chercher à obtenir une coïncidence impossible entre le réel et le bien. Mais si cette coïncidence est impossible, il n'est pas vain pourtant de chercher à l'obtenir. Car le réel n'est pas une fin, mais le moyen momentané et toujours disparaissant dès qu'il a servi, qui nous permet d'acquérir une existence spirituelle, c'est-à-dire une existence que, dans la suite des circonstances où elle se trouve placée, le bien ne cesse d'animer. Aussi faut-il dire de l'idéal, par opposition au réel, qu'il est lui-même intemporel et que, dans la mesure même où il nous oblige à traverser le réel pour le spiritualiser, il nous donne à nous-même accès dans l'intemporel.

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