Chapitre 3. Être soi-même
Polyphonie de la conscience.
Le drame de la conscience, c'est que, pour se former, il faut qu'elle rompe l'unité du moi. Elle s'épuise ensuite à la reconquérir, mais elle ne pourrait y arriver sans s'abolir.
La conscience, qui est un dialogue avec les autres êtres et avec le monde, commence donc par être un dialogue avec soi. Il nous faut deux yeux pour voir et deux oreilles pour entendre, comme si nous ne pouvions rien percevoir que par un jeu de deux images semblables et pourtant différentes. Bien plus, ni la vue, ni l'ouïe ne s'exercent jamais seules, mais en se référant l'une à l'autre ou bien à quelque autre sens qu'elles réveillent et qui leur ajoute. Ainsi se forme une sorte de polyphonie où toutes les voix de l'âme répondent à toutes les voix de la nature.
Il y a plus : la perception n'est jamais seule ; elle suscite toujours une idée, un souvenir, une émotion, une intention qui retentissent à leur tour sur elle et instituent en nous autant de nouveaux dialogues entre le présent et le passé, entre le passé et l'avenir, entre l'univers et l'esprit, entre ce que nous pensons et ce que nous sentons, entre ce que nous sentons et ce que nous voulons. Enfin, la conscience crée toujours un intervalle entre ce que nous sommes et ce que nous avons, entre ce que nous avons et ce que nous désirons : et elle cherche toujours à le combler sans jamais y réussir. Quand j'interroge ma sincérité, son objet est trop mobile pour qu'elle puisse jamais me satisfaire ; il est trop complexe pour qu'elle puisse l'exprimer sans l'altérer et le mutiler.
La difficulté d'être sincère, c'est la difficulté d'être présent à ce que l'on dit, à ce que l'on fait, avec la totalité de soi-même, qui toujours se divise et dont on ne montre que certains aspects, dont aucun n'est vrai. Mais la conscience la plus droite, au moment même où elle opte pour un parti, n'oublie point les autres : elle ne les refoule pas dans le néant et, sans se consumer pour eux en regrets stériles, elle voudrait encore en introduire, dans le parti même qu'elle prend, l'essence positive et l'originale saveur.
La logique, la morale, nous ont habitués à penser et à agir selon des alternatives, comme s'il fallait toujours dire oui ou non, sans qu'il y eût jamais de tiers parti. Mais cette méthode ne convient qu'à des âmes un peu raides et qui ne savent pas que le tiers parti n'est pas entre le oui et le non, mais dans un oui plus haut qui compose toujours l'un avec l'autre le oui et le non de l'alternative.
Cynisme.
Chacun de nous est pour lui-même un objet de scandale lorsqu'il songe, dans cette comparaison cynique qu'il fait entre ce qu'il est et ce qu'il montre, qu'il n'y a point d'homme au monde à qui il oserait dévoiler tous les sentiments qui traversent sa conscience, au moins comme une fugitive lueur. Il lui semble même qu'il ne pourrait les considérer de trop près sans rougir.
C'est qu'il y a tout l'homme dans chaque homme, avec le meilleur et le pire. Mais la véritable sincérité n'est pas de considérer comme des choses réelles, et qui déjà nous appartiennent, toutes ces impulsions obscures, toutes ces velléités incertaines, toutes ces tentations indécises qui s'ébauchent en chacun de nous, avant même que nous ayons commencé de nous appesantir sur elles et de leur donner quelque consistance ; c'est de les traverser pour descendre jusqu'au fond de nous-même afin d'y chercher ce que nous voulons être. Or, il y a une apparente sincérité qui découvre avec terreur ce que nous croyons être, qui est seulement ce que nous pourrions devenir si notre vigilance venait à s'interrompre tout à coup.
C'est que la conscience contient en elle l'ambiguïté des possibles : elle est le principe de tous les découragements et de tous les échecs si on cherche en elle une réalité déjà formée et non pas le pouvoir même qui la forme. Ce n'est donc pas être sincère que de se contenter d'exprimer tous ses sentiments naissants et de leur donner corps par la parole avant même d'avoir accompli l'acte intérieur qui seul peut les rendre nôtres. Et c'est seulement sur le consentement que nous leur donnons qu'il importe de nous juger.
Aussi la sincérité apparaît-elle souvent comme une conversion où, en reconnaissant que notre vie est mauvaise, nous commençons déjà à montrer qu'elle est bonne. C'est ce qui explique pourquoi, comme on l'a dit, celui qui fait un aveu qui le change, surmonte la honte de l'aveu. Si la lumière dont nous enveloppons notre passé, en le purifiant, nous le réconcilie, c'est parce qu'elle oblige l'action même que nous avons accomplie à évoquer une puissance dont nous voulons faire désormais un usage meilleur. Et il ne faut pas s'étonner que l'homme pour lequel nous éprouvons l'intérêt le plus vivant et le plus passionné soit, non pas celui qui est libéré de tous les vices, mais celui qui, continuant toujours à en sentir la pointe, aiguise par elle toute sa vie spirituelle.
Le comédien de lui-même.
C'est l'homme qui a le plus d'esprit qui risque le plus facilement de devenir le comédien de lui-même. Il ne se contente jamais de ce qu'il trouve en soi. Il ne cesse de l'altérer en le repensant. Son être véritable est toujours pour lui en deçà ou au-delà de son être présent ; il ne parvient jamais à distinguer ce qu'il imagine de ce qu'il sent. Il trouve en lui mille personnages. Il conçoit mille possibilités qui dépassent de toutes parts la réalité telle qu'elle lui est donnée. Il a besoin d'un effort pour se tourner vers elle, attacher sur elle son regard et la serrer d'assez près, alors qu'il suffirait souvent d'un peu de simplicité et d'un peu d'amour pour y parvenir sans l'avoir voulu.
C'est que, lorsque je me regarde moi-même, un autre est là, qui est ce spectateur auquel je me montre et qui est toujours semblable à un spectateur étranger auprès duquel je ne fais jamais que paraître : je ne suis plus un être, mais une chose, une apparence que déjà je compose.
Le dialogue de Narcisse ne peut pas aller sans une duplicité : être double, c'est la conscience même. Et cette distance entre ce que je suis et ce que je montre est le produit de la réflexion et de l'effort que je fais pour être sincère. De telle sorte que je n'ai jamais l'impression d'y réussir. Ainsi, la sincérité est toujours un problème et nul ne peut juger ni de celle d'autrui, ni de la sienne.
L'impossibilité de tromper.
Dans les rapports des hommes entre eux, un être apparent se forme qui se substitue toujours à l'être réel. Cela suppose une abdication de soi et une humiliation de soi que l'on ne remarque pas assez parce qu'un indigne subterfuge les masque ; car notre être réel veut encore tirer avantage de l'opinion où est tenu notre être apparent.
Mais puis-je vraiment espérer que l'on prenne l'apparence que je montre pour la réalité que je suis ? Dans chacune de mes paroles, dans chacun de mes gestes, on observe tantôt une marque d'amour-propre qui ne trompe personne, bien qu'on puisse le laisser croire, tantôt un aveu attendu, épié, et pourtant presque inutile, dont les uns s'emparent pour me secourir et les autres pour m'accabler.
Dissimuler est plus difficile que l'on ne pense. Le corps, la voix, le regard, le visage, ne sont pas seulement des témoins, mais l'être même, et, pour un observateur assez fin, ils trahissent l'intention la plus secrète, même celle de ne rien trahir, comme on le voit dans la légende de cette fille nordique qui ne disait jamais de mensonge de crainte que la pierre de son anneau ne changeât de couleur. C'est ce qui arrive au visage le plus ferme et le plus audacieux. Et, si le visage restait le même, le regard, qui est plus subtil, en serait altéré, ou bien cette harmonie presque insensible qui donne à l'être sa démarche la plus naturelle.
On parle toujours du refus ou de la pudeur de se livrer. Mais il y a une égale incapacité de le faire et de ne pas le faire. Car la sincérité est ambiguë et l'on peut dire qu'il n'y a rien de plus difficile aussi bien de se montrer que de se cacher. Il n'y a rien de plus difficile souvent que de faire voir à un autre cela même que je cherche à lui découvrir. La sincérité où je puis atteindre dépend de lui autant que de moi. Et il y a en deçà de la sincérité volontaire une sincérité possible que l'amitié mesure et qu'elle éprouve.
Inversement, la dissimulation elle aussi suppose la complicité mutuelle de ces deux êtres qui sont en présence, qui acceptent l'un et l'autre d'accorder plus de réalité à ce qu'ils montrent qu'à ce qu'ils cachent, et qui refusent l'un et l'autre de s'avouer à eux-mêmes qu'ils n'ont de regard que pour cette réalité qu'ils veulent cacher, mais qui se voit toujours de quelque manière, ainsi l'acte qui la cache.
Mais il arrive que chacun se trompe lui-même avant de tromper les autres. Il se laisse convaincre par son amour-propre avant de chercher à les convaincre à leur tour. Il est son premier témoin et mesure sur lui-même le succès qu'il pourra obtenir sur autrui. Mais, qu'il échoue, il n'en continue pas moins la même entreprise désespérée. Car les hommes vivent d'un commun accord dans un monde d'apparence et de feinte : c'est en lui que résonnent leurs paroles, bien que la vérité tout entière soit devant eux et que ce soit en elle que plonge leur regard. La conscience de ce désaccord peut même leur donner une jouissance cruelle.
L'anneau de Gygès.
Comment, dira-t-on, est-il possible de ne pas être sincère si ce que je suis coïncide avec ce que je fais plus encore qu'avec ce que je pense ? Et s'il n'y a point d'intervalle entre ce que je fais et ce que je montre, quel intervalle pourrait-il y avoir entre ce que je montre et ce que je suis ?
Laissons de côté cette insincérité qui n'est qu'une volonté de donner le change : elle ne trompe autrui que s'il n'est pas assez perspicace, mais elle ne me trompe jamais moi-même. Elle n'est qu'un moyen momentané dont je me sers pour atteindre un certain effet ; mais la volonté de le produire imprime en moi-même une marque dont je ne me sépare plus.
Les hommes savent bien qu'ils ne peuvent rien cacher de ce qu'ils sont. Et s'ils disposaient de l'anneau de Gygès, tous lui demanderaient le pouvoir d'y parvenir. Car il dissimule notre corps, de telle sorte qu'il nous permet de réaliser, dans le monde des choses visibles, un effet dont la cause reste invisible et n'appartient plus à ce monde : ce qui est sans doute un premier miracle. Mais le miracle ne s'achèverait que si l'anneau, en nous rendant invisible aux autres, nous rendait aussi parfaitement intérieur et parfaitement transparent à nous-même, que si, du mythe de Narcisse à la fontaine il faisait une réalité.
Heureusement, l'anneau ne nous est point donné. Il serait pour nous la suprême épreuve. L'angoisse de l'existence, le secret de la responsabilité résident précisément au point où nous convertissons en une action que tout le monde peut voir, et qui inscrit dans le monde sa trace ineffaçable, une possibilité qui d'abord n'avait d'existence que pour nous seul. Mais, comme ils ne disposent pas de l'anneau, la plupart des hommes s'épuisent par leurs paroles, par leur silence et par les œuvres qu'ils accomplissent, à produire une image d'eux-mêmes conforme, non pas à ce qu'ils sont, ni même à ce qu'ils désirent être, mais à ce qu'ils désirent qu'on croie qu'ils sont.
Sim ut sum aut non sim.
Le devoir le plus haut, la difficulté la plus subtile, la responsabilité la plus grave, c'est d'être tout ce que l'on est, d'en assumer toute la charge et toutes les suites. La franchise m'affranchit en me donnant ce courage. C'est le mensonge qui me lie.
Le propre de la conscience, c'est de m'obliger à prendre possession de moi-même. Et cette prise de possession ressemble à une création puisqu'elle consiste à réaliser un être possible, dont la disposition m'est pour ainsi dire remise. Mais rester à l'état de possible, c'est ne pas être. Je pourrais donc ne pas être, ne pas accepter cette existence qui m'est sans cesse offerte. Mais je ne puis devenir autre que je ne suis. Il est contradictoire que je devienne un autre sans être moi-même aboli. Le mensonge est le refus par le moi de son être même.
Être ce que l'on est, il n'y a rien sans doute qui soit plus difficile pour l'homme qui a commencé à penser et à réfléchir, à faire la moindre distinction entre sa nature et sa liberté. Suivra-t-il seulement sa nature alors que pourtant il la juge, en gémit souvent et parfois la condamne ? Ou bien mettra-t-il sa confiance dans son pouvoir de juger et dans sa liberté d'agir, comme s'il n'avait plus de nature ? Mais la nature ne se laisse pas oublier : il ne suffit pas de la mépriser pour la réduire au silence. C'est elle qui met à notre disposition toutes nos puissances ; la sincérité les discerne et les met en œuvre.
Être sincère, c'est descendre au fond de nous-même pour y découvrir les dons qui nous appartiennent, mais qui ne sont rien, sinon par l'usage que nous en faisons. C'est refuser de les laisser sans emploi. C'est empêcher qu'ils ne demeurent enfouis au fond de nous-même dans les ténèbres de la possibilité. C'est faire qu'ils se produisent à la lumière du jour et qu'ils accroissent aux yeux de tous la richesse du monde, qu'ils soient comme une révélation qui ne cesse de l'enrichir. La sincérité est l'acte par lequel chacun se connaît et se fait à la fois. Elle est l'acte par lequel il porte témoignage pour lui-même et accepte de contribuer, selon ses forces, à l'œuvre de la création.
Trouver ce que je suis.
À l'égard d'autrui, la sincérité est un effort pour abolir toute différence entre notre être réel et notre être manifesté : mais la véritable sincérité est sincérité à l'égard de soi ; elle consiste non point proprement à montrer ce que l'on est, mais à le trouver. Elle exige qu'au-delà de tous les plans superficiels de la conscience, où nous ne faisons qu'éprouver des états, nous pénétrions jusqu'à cette région mystérieuse où naissent ces désirs profonds et consentis qui donnent à toute notre vie son point d'attache avec l'absolu. Car le regard que nous dirigeons vers nous-même produit en nous les meilleurs effets ou les pires selon l'objet vers lequel il se tourne et selon l'intention qui le dirige. Ou bien il ne considère que nos états pour lesquels il montre toujours trop de complaisance, ou bien il remonte jusqu'à leur source et nous délivre de leur esclavage.
Le propre de la sincérité, c'est de m'obliger à être moi-même, c'est-à-dire à devenir moi-même ce que je suis. Elle est une recherche de ma propre essence, qui commence à s'adultérer dès que j'emprunte au dehors les motifs qui me font agir. Car cette essence n'est jamais un objet que je contemple, mais un ouvrage que je réalise, la mise en jeu de certaines puissances qui sont en moi et qui se flétrissent si je cesse de les exercer.
La sincérité est donc un acte indivisible de rentrée en soi et de sortie de soi, une quête qui est déjà une découverte, un engagement qui est déjà un dépassement, une attente qui est déjà un appel, une ouverture qui est déjà un acte de foi à l'égard d'une révélation toujours latente et toujours près de surgir. Elle est le trait d'union entre ce que je suis et ce que je veux être.
On peut dire qu'elle est une vertu du cœur et non de l'intelligence. « Là où est votre cœur, là est votre trésor véritable. » Ce qui suffit à expliquer pourquoi la sincérité apporte toujours infiniment plus de richesse que les mensonges les plus éclatants.
Percer le cœur d'une épée.
Il faut percer le cœur d'une épée, dit Luc, pour découvrir ses pensées les plus profondes. Mais il n'y a que l'innocence qui y parvienne. On a bien tort de dire qu'elle ne voit pas le mal : elle déchire tous les voiles de l'amour-propre ; elle met tout notre être à nu. Mais il en est ainsi de la vertu, qui, comme le veut Platon, connaît le vice et la vertu, tandis que le vice ne connaît que le vice.
La sincérité consiste dans une certaine hardiesse tranquille par laquelle on ose entrer dans l'existence, tel que l'on est. Mais une double crainte la retient presque toujours : celle du pouvoir même dont on dispose et de l'opinion à laquelle on s'expose. C'est le passage du monde secret dans le monde manifesté qui crée notre perplexité.
Mais c'est trop s'occuper des apparences. Si je suis au-dedans ce que je dois être, je le serai aussi au-dehors. Cela demande, il est vrai, un dépouillement dont je ne suis pas toujours capable. Je ne reçois pas toujours assez de lumière. Je n'ai pas toujours assez de présence à moi-même. Je ne suis pas toujours prêt à parler, ni à agir. Il faut souvent que je sache attendre. Et la sincérité demande beaucoup de réserve et beaucoup de silence.
La seule considération du jugement d'autrui paralyse tous nos mouvements : elle nous rend honteux de cela même qui fait notre supériorité, si elle est contestée ou n'est pas reconnue. Mais, dans la solitude, il faut agir comme si l'on était vu du monde entier, et quand on est vu du monde entier, agir comme si l'on était seul. Bien plus, la vanité elle-même, si elle était assez grande, ne pourrait plus se contenter de l'apparence, qui suffit presque toujours à la nourrir : elle devrait s'annihiler elle-même dans l'infinité de sa propre exigence, et ne trouver d'autre satisfaction que celle qu'une sincérité parfaite pourrait lui donner. C'est d'une vanité encore faible et misérable que d'accepter que l'apparence puisse aller au-delà de l'être ; mais il lui appartient de se dépasser sans cesse, et même de se renverser dans son contraire, c'est-à-dire de refuser précisément que l'être puisse jamais être inégal à l'apparence.
Il y a deux sortes d'hommes : ceux qui n'ont d'oreille que pour l'amour-propre, et ne songent jamais qu'à l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes, et ceux qui ne soupçonnent pas qu'il existe une telle image, ni qu'elle puisse différer de ce qu'ils sont.
Au-delà de moi-même.
La sincérité oblige à taire tout ce qui en moi n'appartient qu'à moi, mais à découvrir tout ce qui en moi ressemble à une révélation dont je suis l'interprète. De telle sorte qu'elle ne peut parler que des choses qui sont en moi, mais toujours comme si elles n'étaient pas de moi. Elle traduit tout à la fois ce qu'il y a en nous de plus intérieur à nous-même et de plus étranger à nous-même, la vérité dont nous avons la charge.
Vous dites, « je suis sincère » : et vous croyez sauver la valeur de ce que vous dites ou de ce que vous faites. Mais que m'importe votre sincérité si elle n'est la sincérité de rien, si elle ne me livre de vous que les mouvements de votre amour-propre et que les tristes témoignages de votre faiblesse et de votre misère ? Cette sincérité, vous l'alléguez pourtant à la fois comme une excuse et comme une fierté. « Voilà ce que je suis, je ne vous trompe pas sur moi-même. Et cet être que je vous montre, il a sa place comme vous dans le monde et le même soleil l'éclaire de la même lumière. »
Or cette sincérité à laquelle vous prétendez n'est le plus souvent qu'une fausse sincérité qui n'intéresse ni vous ni personne : elle n'a en moi aucun écho si elle ne me découvre rien de plus qu'un fait sur lequel ni vous ni moi n'avons de prise. La sincérité que j'attends, la seule dont j'ai besoin, qui me rend attentif en vous et en moi à une destinée qui nous est personnelle et qui pourtant nous est commune, c'est celle où je vois votre être non point se décrire comme une chose, mais se chercher, s'affirmer, et déjà s'engager, tenter de pénétrer jusqu'à cette essence même du réel où nous sommes enracinés l'un et l'autre, afin d'y reconnaître les marques mêmes de ce qui lui est demandé, d'une tâche qu'il a à remplir et à laquelle il commence à mettre la main.
Vérité et sincérité.
On croit communément qu'il n'y a rien au monde de plus aisé que d'être sincère et qu'il suffit, pour y parvenir, de ne pas altérer, même insensiblement, la réalité telle qu'elle nous est donnée. Mentir, dissimuler, c'est intervenir, c'est faire agir sa volonté propre, c'est substituer à l'être une image avec laquelle il ne coïncide plus. Être sincère, n'est-ce pas se contenter de laisser les choses être ce qu'elles sont ?
Mais le problème est plus difficile. Dès que je commence à parler et à agir, dès que mon regard s'ouvre à la lumière, j'ajoute au réel et je le modifie. Mais cette modification, c'est la création même du spectacle sans lequel pour moi le réel ne serait rien. C'est quand je regarde le monde qu'il naît devant moi, comme un spectacle vallonné par la perspective et par les jeux infinis de l'ombre et de la lumière. Pourtant nul n'admet que le réel soit créé par moi dans l'acte même qui le saisit ; il possède certains caractères qui s'imposent à moi malgré moi et sur lesquels j'appelle les autres hommes en témoignage. Et je parviens ainsi à distinguer la vérité de l'erreur.
Mais la sincérité n'est pas la vérité. Ainsi l'art du peintre traduit avec plus ou moins de sincérité la vision toute personnelle qu'il a de l'univers. Et de celle-ci seulement on peut dire qu'elle est vraie. Pourtant nul n'acceptera qu'être sincère, ce soit reproduire, telle qu'elle est, ma propre vision des choses, tandis qu'être vrai, ce serait reproduire, dans cette vision elle-même, les choses telles qu'elles sont. Car c'est dans la qualité de cette vision que ma sincérité réside. Elle est l'effort même que je fais pour la rendre toujours plus délicate, plus pénétrante et plus profonde.
La vérité invoque une lumière qui enveloppe tout ce qui est, qui m'éclaire pourvu que j'ouvre les yeux. On peut bien dire que la sincérité n'est elle-même rien de plus que le simple consentement à la lumière, mais à condition d'ajouter que la vérité dont il s'agit ici, c'est la vérité même de ce que je suis, et qu'il ne suffit pas pour moi de la contempler, mais qu'il s'agit d'abord de la produire.
On considère presque toujours la vérité comme la coïncidence de la pensée et du réel. Mais comment une telle coïncidence serait-elle possible quand le réel est autre que moi ? Au contraire, si la sincérité, c'est la coïncidence de nous-même avec nous-même, on demandera comment il est possible de la manquer. Mais l'amour-propre y pourvoit. Le propre de la sincérité est de le vaincre. Et l'on peut dire que, par opposition à la vérité qui cherche à conformer l'acte de ma conscience au spectacle des choses, la sincérité essaie de conformer à l'acte de ma conscience le spectacle que je montre.
Il semble donc qu'elle seule puisse surmonter cette dualité de l'objet et du sujet dont les philosophes ont fait la loi suprême de toute connaissance. Si Narcisse s'est perdu, c'est qu'il a voulu l'introduire au cœur de lui-même. Il a cru qu'il pouvait se voir et jouir de soi, avant d'agir et de se faire. Il n'a pas eu le courage de cette incomparable entreprise dans laquelle l'opération devance l'être et le détermine, de cette démarche créatrice, dont les mathématiques nous offrent déjà un modèle dans la connaissance pure, et dont la sincérité intérieure nous donne une application dramatique à nous-même.
La sincérité agissante.
Être sincère, c'est se montrer, mais en se faisant. Ce n'est pas parler, mais agir. Seulement on est toujours porté à donner au mot sincérité un sens moins plein et moins fort : elle consiste alors à parler de soi avec vérité. Mais comment parler avec vérité d'un être qui n'est jamais accompli, et dont chaque parole, chaque action ajoute encore à ce qu'il est ? Comment parler avec vérité de soi sans un frémissement, sans une rougeur qui altère et la vérité et soi ?
Mais la sincérité doit atteindre, au-delà de toutes les paroles, une intimité invisible que les paroles risquent toujours de trahir. Elles n'en dessinent que l'ombre. La sincérité n'apparaît que lorsque cette intimité commence à s'incarner, c'est-à-dire dans des actes qui déterminent notre être même et engagent sa destinée.
C'est que la sincérité ne consiste pas à reproduire dans un portrait ressemblant une réalité préexistante. Elle est elle-même créatrice. C'est une vertu de l'action et non point seulement de l'expression. Notre moi n'est rien de plus qu'un faisceau de virtualités : il nous appartient de les réaliser. C'est dans un accomplissement que réside la sincérité véritable. Et l'on comprend très bien qu'on puisse la manquer, soit par paresse, soit par crainte, soit parce qu'on trouve plus facile ou plus utile de céder à l'opinion et de se renoncer, en suivant la pente où le milieu nous entraîne.
La sincérité ne distingue plus l'acte par lequel on se trouve de l'acte par lequel on se fait. Elle est à la fois l'attention qui éveille nos puissances et le courage qui leur donne un corps, sans lequel elles ne seraient rien. La puissance, c'est l'appel qui est en nous ; le courage, c'est la réponse que nous lui faisons. La sincérité ne se contente pas, comme on le croit, de scruter avec une impitoyable lucidité les intentions les plus cachées ; elle oblige l'être secret à franchir ses propres frontières, à prendre place dans le monde, et à paraître ce qu'il est.
Le retour à la source.
Dès que je commence à agir, ma vie est enfermée dans une situation : elle porte le poids de son passé ; mille forces commencent à l'entraîner ; elle est un mouvement dans lequel je me trouve pris et dont je ne sais pas si je le subis ou si je le produis. Mais la sincérité récuse toutes ces sollicitations qui me pressent, elle m'oblige à descendre jusqu'au cœur de moi-même. Elle est toujours un retour à la source. Elle fait de moi un être perpétuellement naissant.
Elle nous délivre de tout souci de l'opinion ou de l'effet. Elle nous ramène à l'origine de nous-même et nous découvre à nos propres yeux tels que nous sommes sorti des mains du créateur, dans le premier jet de la vie, avant que les apparences extérieures nous séduisent et que nous ayons inventé aucun artifice.
Elle nous montre tels que nous sommes, et non pas dans un portrait qui serait encore extérieur à nous-même. Elle n'a besoin ni d'assurance ni de serment. Elle est cette parfaite clarté du regard qui ne laisse place à aucune ombre entre vous et moi, ni à l'ombre d'un souvenir, ni à l'ombre d'un désir, cette parfaite droiture du vouloir qui ne laisse place entre nous à aucun détour, à aucun faux-fuyant, ni à aucune arrière-pensée.
Elle est enfin une parfaite noblesse intérieure. Car l'homme sincère demande à vivre sous le ciel libre. Il est le seul qui ait assez de fierté pour ne rien dissimuler de soi, pour ne rien attendre que de la vérité, pour ne pas se contenter de paraître, pour s'établir si étroitement dans l'être qu'il ne se distingue plus pour lui du paraître.
Sous le regard de Dieu.
La sincérité est l'acte par lequel je me mets moi-même sous le regard de Dieu. Il n'y a point de sincérité ailleurs. Car pour Dieu seul il n'y a plus de spectacle, plus d'apparence. Il est lui-même la pure présence de tout ce qui est. Quand je me tourne vers lui, il n'y a plus rien qui compte en moi, que ce que je suis.
Car Dieu n'est pas seulement l'œil toujours ouvert à qui je ne puis rien dissimuler de ce que je sais de moi-même, mais il est cette lumière qui perce toutes les ténèbres et qui me révèle tel que je suis, sans que je sache que je l'étais. Cet amour-propre qui me cachait à moi-même est un vêtement qui tombe tout à coup. Un autre amour m'enveloppe qui rend mon âme même transparente.
Aussi longtemps que la vie persiste en nous, nous gardons encore l'espoir de changer ce que nous sommes ou de le dissimuler. Mais dès que notre vie est menacée ou près de finir, il n'y a plus que ce que nous sommes qui compte. On n'est parfaitement sincère que devant la mort, parce que la mort est irrévocable et donne à notre existence, qu'elle achève, le caractère même de l'absolu. C'est ce que nous exprimons en imaginant le regard d'un juge auquel rien n'échappe et qui, au lendemain de la mort, aperçoit la vérité de notre âme jusque dans ses détours les plus reculés. Et que signifie ce regard, sinon l'impossibilité où nous sommes de rien ajouter à ce que nous avons fait, de nous évader de nous-même dans un nouveau futur, de distinguer encore de notre être réel notre être manifesté, et, au moment même où la volonté devient impuissante, de ne point embrasser dans un acte de contemplation pure cet être maintenant accompli, et qui n'était jusque-là qu'une ébauche toujours soumise à quelque retouche ?
Ce n'est pas assez dans la sincérité d'évoquer Dieu comme témoin, il faut l'évoquer aussi comme modèle. Car la sincérité n'est pas seulement de se voir dans sa lumière, mais de se réaliser conformément à sa volonté. Que suis-je, sinon ce qu'il me demande d'être ? Mais une distance infinie se révèle aussitôt à moi entre ce que je fais et cette puissance qui est en moi et que mon seul vœu pourtant est d'exercer : or je ne cesse d'y manquer, et dans la proportion même où j'y manque, je ne suis plus pour moi et pour autrui qu'une apparence qu'un souffle dissipe, et que la mort abolira.
Tel est le véritable sens qu'il faut donner à ces paroles : « Celui qui rougit de moi en ce monde, je rougirai de lui devant mon Père. Celui qui me reconnaît en ce monde, je le reconnaîtrai devant mon Père. Je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité. »