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Chapitre 4. L'action visible et l'action invisible

Jeu de la responsabilité.

Toute action nous traduit et nous trahit à la fois. Elle est l'expression et l'apparence de notre être le plus profond. Mais elle en est aussi l'épreuve. Et nous ne devenons tout à fait nous-même que là où nous sortons de nous-même pour agir, là où nous quittons le domaine de la virtualité pure pour prendre une place dans le monde et y revendiquer une responsabilité.

On est déjà responsable de ses pensées. Car comme il y a un intervalle entre l'intention et l'action, il y a aussi un intervalle entre l'intention et la pensée d'où elle procède, de telle sorte que la responsabilité peut toujours être reportée plus haut. Elle a sa source la plus profonde au point même où la conscience commence à se former. Mais elle s'accuse de plus en plus à chacune des étapes de ce progrès ininterrompu par lequel elle met en jeu des moyens qui la réalisent et prend un corps qui la rend manifeste à tous les yeux. Or, puisque le propre de la responsabilité, c'est de me séparer du monde afin de m'obliger à en assumer la charge, je suis en quelque manière responsable à la fois de ce que vous pensez et de ce que vous faites, de telle sorte que la responsabilité devient toujours plus subtile et qu'aucune limite ne peut jamais lui être assignée.

Il n'y a point d'acte frivole ou insignifiant, c'est-à-dire qui n'engage notre responsabilité, et l'ordre tout entier de l'univers spirituel. Il ne faut donc pas s'étonner que cette responsabilité rencontre toujours des résistances, sans lesquelles elle ne pourrait pas naître, et ne permettrait pas à notre action de nous appartenir, c'est-à-dire de se détacher de la spontanéité et de l'instinct. Mais ces résistances, c'est en nous-même que nous les trouvons, et non pas seulement dans l'univers extérieur à nous. Elles marquent, à travers les difficultés qu'éprouve chaque être à se rendre les choses dociles, les difficultés plus profondes qu'il éprouve à se créer lui-même, ce qui veut dire à se trouver.

Responsabilité revendiquée.

Les hommes les plus faibles cherchent toujours à esquiver la responsabilité avant d'agir et à la repousser après avoir agi. Ils font plus d'effort pour se disculper que pour éviter d'avoir à le faire. Mais ils attendent qu'on leur demande des comptes lorsqu'ils ont commis quelque faute ; et ils ne sont prêts à en donner que lorsque les événements paraissent leur donner raison. Ils ne veulent pas que leur responsabilité soit engagée d'avance dans la destinée de l'univers et ils n'acceptent qu'on les en charge que lorsque l'univers s'est déjà prononcé pour eux.

Au contraire, les plus forts, avant ou après l'événement, se jettent toujours sur ce fardeau. Ils s'acharnent sans cesse à le revendiquer et à l'accroître. Au moment d'agir, il semble toujours que l'action ne dépende que d'eux seuls. Après avoir agi ; ils se reprochent toujours de ne pas avoir assez fait. Avec une sorte d'orgueil intempérant, ils s'attribuent comme une toute-puissance qu'ils ne pensent jamais employer assez bien. Ils ont trop d'indifférence ou de mépris à l'égard d'autrui pour lui réserver la moindre part d'influence dans l'issue de leur entreprise. Le succès doit aller de soi et retient à peine leur attention. Mais leur échec, ou même l'échec des autres, si c'est la charité qui les guide, les rend mécontents, anxieux, tourmentés et inconsolables. Peu importe l'éloignement où ils se trouvent. C'est le monde entier dont ils pensent avoir la charge : ils veulent porter la faute de tout le mal qu'ils sont capables d'y découvrir, sans consentir à la partager ni avec Dieu, ni avec leurs semblables ; car leur regard a tant de sincérité, de pénétration et de profondeur qu'ils discernent aussitôt en eux-mêmes des ressources infinies dont ils n'ont fait aucun usage. Ils ne peuvent penser que la grâce ait jamais pu leur manquer : ils savent qu'elle est totale et indivisible, mais ils ne cessent de craindre de n'en point avoir été dignes ou de ne lui avoir point répondu.

Mais l'homme le plus courageux, qui s'attribue toujours à lui-même la responsabilité de l'échec, qui pense qu'il n'a pas mis en jeu les moyens qu'il fallait, qu'il a manqué de décision ou de constance, sait reconnaître aussi que l'apparence de l'échec n'est pas toujours un échec véritable, qu'il ne faut pas en juger d'après la douleur, ni d'après le rapport du dessein à l'événement, mais d'après le fruit spirituel que l'acte a pu produire. Il ne pense pas qu'il puisse rien arriver dans le monde qui ne soit l'effet d'une justice secrète dont les balances sont infiniment plus précises que celles de notre sensibilité, et qui obéit à des lois d'une flexibilité infinie, mais aussi rigoureuses que celles de la chute des corps.

Louange du travail.

Les anciens disaient que les dieux s'étaient vengés de Prométhée parce qu'il avait appris aux hommes à travailler, c'est-à-dire à transformer la matière avec leurs mains en lui imprimant la marque de leur esprit : ils craignaient de voir alors les hommes se détourner d'eux et cesser de les adorer. Ainsi le travail était considéré comme une rébellion contre Dieu avant d'être regardé comme une punition de Dieu.

Mais on peut prendre les choses autrement. Le travail, dit Proudhon, est la manifestation visible de l'activité morale : il est la manifestation de l'acte créateur et continue l'œuvre même de Dieu. Il est, si l'on peut dire, une émission de l'esprit qui assujettit la matière, au lieu d'être assujetti par elle. Le travail libère la puissance de l'esprit. Il forme la personne en transformant les choses. Cette modification qu'il fait subir à la matière l'humanise et la spiritualise ; mais elle oblige le moi à sortir de lui-même, à dépasser la contemplation solitaire. Il rapproche les êtres les uns des autres dans la poursuite d'une fin visible par tous, dans l'édification du monde où ils sont tous appelés à vivre.

C'est pour cela que tout travail, retournant de l'idée, qui n'a d'existence que dans la conscience, à l'acte, qui intéresse l'économie même du monde créé, tend toujours à devenir un travail en commun. Et dans tout travail, l'homme vise l'objet et non point lui-même, et au-delà de l'objet, le prochain auquel il s'adresse par son moyen. Le dévouement, c'est le travail éprouvé et mesuré par ses effets. Et l'homme qui meurt de la mort la plus belle, meurt de travail et de dévouement.

L'activité et son ouvrage.

L'activité, pendant qu'elle s'exerce, nous délivre de toutes les servitudes du corps et de l'âme. Elle ignore à la fois l'ouvrage qu'elle produit, bien qu'elle sache qu'il n'est jamais stérile, et les règles auxquelles on prétendait la soumettre, bien qu'elle sache qu'elle est incapable de les violer. Il n'y a pas deux formes d'activité, une activité matérielle et une activité spirituelle, car il n'y a point de mouvement du corps qui ne puisse être spiritualisé, comme il n'y a point d'élan de l'âme qui ne puisse expirer dans une habitude du corps.

Il est vain de penser qu'il puisse exister une activité pure qui n'ébranle point le corps et ne vienne pas subir la résistance et l'épreuve des choses. Mais la question est de savoir où est le moyen et où est la fin. C'est une superstition de penser que l'objet de l'activité, c'est seulement de transformer le monde visible et de chercher pour ainsi dire à disparaître dans la perfection de son propre ouvrage. L'esprit abandonne toujours cet ouvrage derrière lui : il n'est rien de plus que l'instrument même de son exercice et de ses progrès.

L'espace est le chemin de toutes ses acquisitions, mais ce n'est pas en lui qu'il fait son séjour. C'est parce que notre activité laisse un sillon dans le monde de l'espace que le monde peut lui être soumis. Mais cette victoire de l'esprit risque toujours de se convertir en défaite. Car elle l'incline à penser que sa fonction est de dominer la matière, comme on le voit dans l'industrie. Il éprouve alors un contentement à mesurer, à produire et à accroître sans cesse tous ces effets visibles qui dépendent de lui seul. Seulement, en assujettissant les choses, il s'y assujettit. Il se réjouit de la facilité, de la sécurité, de la certitude qu'il obtient en agissant sur elles selon des règles implacables qui réussissent toujours. Une activité qui dispose d'un mécanisme si savant pour agir sur les choses, qui s'y complaît et ne songe plus qu'à l'améliorer, est devenue sa servante. C'est une activité morte.

Les oiseaux du ciel et les lis des champs.

On trouve dans saint Matthieu : « Ne vous inquiétez pas, disant : que mangerons-nous ? » C'est là pourtant la préoccupation de presque tous les hommes, de l'adolescent, dès qu'il quitte le toit de sa naissance, du vieillard qui n'a plus qu'un pas à faire pour rejoindre la tombe. Que mangerons-nous ? demandent les docteurs de la science économique. On se moquerait de celui qui voudrait imiter les oiseaux du ciel et les lis des champs. Et qui oserait les imiter sans éprouver lui-même aucun tremblement ?

Mais, c'est mal entendre ce qu'on nous demande. Car, agir comme eux, c'est écouter avec fidélité tous les appels qui nous viennent du dedans et répondre avec docilité à toutes les sollicitations qui nous viennent du dehors ; c'est recommencer notre vie à chaque instant, c'est confier tous les effets des actions que nous aurons faites à un ordre qui nous dépasse et que nous ne pouvons ni altérer ni prescrire. Non point qu'il faille s'en remettre à la fatalité d'une manière paresseuse ou désespérée selon que l'on incline davantage vers la sécurité ou vers l'inquiétude : c'est notre volonté même qu'il faut exercer dans toute sa force en l'accordant exactement avec les circonstances où nous sommes placés. Quant aux effets qui se produisent, ce n'est plus de nous qu'ils dépendent, mais de cet ordre qui règne dans le monde et qui ne peut jamais être violé, bien qu'il nous appartienne de collaborer à son maintien : mais c'est lui qui triomphe encore quand, du désordre de notre volonté, surgit le désordre des choses.

La plus grande erreur de l'humanité, particulièrement à notre époque, c'est de penser que l'on peut obtenir par un effet du dehors ce bien suprême qui réside seulement dans une opération que l'âme doit accomplir. Les hommes ne pensent qu'à jouir. Mais ils dépensent une grande activité extérieure pour créer les moyens de tout avoir, se détournant de cette activité intérieure qui les dispenserait de les mettre en œuvre, et dont la privation les empêche de posséder ce que ces moyens mêmes leur apportent.

Le malheur des hommes provient souvent non pas de ce qu'ils n'agissent point assez, mais de ce qu'ils agissent trop ou à contre-temps. Ils introduisent alors dans l'ordre naturel des effets de leur volonté qui, en servant un de leurs désirs présents, en violentent d'autres plus profonds qui se réveillent quand il est trop tard, et produisent ainsi quelque grand ébranlement qu'ils n'avaient pas prévu et sous lequel il leur arrive d'être ensevelis.

L'action invisible.

La seule activité qui soit réelle, efficace et bienfaisante est celle qui s'exerce invisiblement. Beaucoup d'hommes au contraire pensent que l'essence de toute action, c'est de modifier les choses et de les conformer à leurs désirs. Mais il arrive souvent que cette action qui change l'aspect du monde prend la place de l'action réelle qui change les esprits et qu'elle en tient lieu.

L'action la plus profonde est aussi la plus cachée : il semble qu'elle ne produise aucun effet ; pourtant c'est elle qui pénètre le plus loin, mais par un rayonnement qui est insensible. Il semble qu'elle n'ait pas de contact avec le corps, bien qu'elle le transfigure. Sa perfection est de ne produire que d'autres actions qui paraissent naître d'elles-mêmes et se suffire : c'est de faire oublier la source qui les a fait jaillir.

Il est beau que l'activité véritable soit toujours invisible. Il est beau que le secret de nous-même ne puisse jamais être violé, que l'origine première de tout ce que nous faisons soit soustraite à tous les regards, qu'elle ne puisse recevoir ni troubles ni souillures, et qu'au moment où nous commençons à intervenir dans l'œuvre de la création, ce soit d'une manière si discrète que personne ne puisse penser qu'elle vient d'être altérée et ne reconnaisse là notre main.

Les yeux du corps ne saisissent que des événements, c'est-à-dire des mouvements ; ils n'atteignent point leur signification, c'est-à-dire le motif et l'intention qui les produisent. Il faut que toute action puisse avoir la même apparence quand elle est accomplie par égoïsme et par amour. Aucun signe extérieur ne doit distinguer les sacrifices les plus purs des démarches les plus communes : car il n'y a que le regard de l'esprit qui puisse rendre la matière transparente et reconnaître derrière elle la vérité spirituelle qu'elle exprime, mais qu'elle dissimule. Parmi ceux qui font les mêmes actes, et qui paraissent se nourrir des mêmes pensées, les uns sont dominés par les préoccupations de l'intérêt et de l'amour-propre, tandis que les autres ne cessent de tout donner. Les visages, les paroles, les attitudes, les gestes habituels, peuvent se ressembler pour celui qui n'observe que les corps. Ainsi, les arbres vivants ne se distinguent point, pendant l'hiver, des arbres morts. Et pourtant, il y a certaines marques délicates qui témoignent en eux de la présence de la vie et que seul peut saisir celui qui porte la vie en lui et qui, hors de lui, n'a d'attention que pour elle. Mais il peut arriver que ceux qui ont le plus de sève et qui, à l'époque prescrite, se chargent de feuilles, de fleurs et de fruits, trompent encore l'expérience la plus vigilante et la plus attentive.

La perfection n'est obtenue que lorsque la différence entre l'activité matérielle et l'activité spirituelle s'abolit, ou lorsque, contrairement à l'ordre naturel, l'activité matérielle devient invisible et l'autre visible.

Action de présence.

L'action la plus profonde est une action de pure présence : et tout effort que nous faisons pour la soutenir ou y ajouter est la marque de son imperfection et de son insuffisance. Nous n'agissons jamais que pour nous rendre présent à la réalité, à nous-même, à autrui ou à Dieu. Or toute présence est spirituelle, bien qu'on ne puisse l'obtenir qu'en traversant et en dépassant la présence sensible. Seulement il arrive que celle-ci, en paraissant nous combler, finisse par nous suffire. On croit qu'elle nous dispense, et elle arrive à nous empêcher d'accomplir l'acte personnel et vivant qui pourrait seul nous donner l'autre. Au contraire, lorsque la présence spirituelle se produit, nous n'avons plus besoin de la présence sensible. Nous ne devons pas commettre la faiblesse de la désirer. Dire qu'un être agit par sa seule présence, c'est dire que les effets de son action se multiplient sans qu'il ait besoin de le vouloir. C'est ainsi que Dieu gouverne le monde. Et c'est ainsi que procède chacun de nous quand son action est la plus simple et la meilleure. Mais alors tous nos mouvements se développent et s'achèvent avec tant d'aisance et de naturel que nous sommes pour ainsi dire portés par eux, jusque dans l'initiative qui les produit. Il ne faut donc pas s'étonner que la volonté, dès qu'elle intervient, puisse les contrarier en cherchant à les seconder.

L'activité la plus parfaite est toujours éprouvée comme un pur consentement à être et à vivre. Ses œuvres ne sont pour elle qu'un aliment, qu'elle doit consumer toujours, afin de se rallumer sans cesse au même foyer.

La parfaite simplicité.

La véritable simplicité est invisible. Elle est toute pureté, toute transparence. Elle seule abolit la différence entre l'être et l'apparaître. Grâce à elle, les choses les plus difficiles deviennent les plus naturelles. La plupart des hommes ne songent qu'à imprimer sur le monde une marque ou un témoignage de leur passage. Mais toutes les apparences périssent : et celui qui, par souci de se donner en spectacle à autrui, ne songe qu'à agir sur elles, périt aussi avec elles. La simplicité ne connaît qu'un monde tout intérieur, elle ne regarde jamais vers le dehors. Le plus beau, selon le Tao, ce n'est pas de faire de grandes choses, ni de donner une grande image de soi, c'est au contraire de ne laisser aucune trace dans le monde des apparences, ce que l'on peut interpréter en disant que c'est ne plus faire aucune ombre et garder l'intégrité de son être pur.

Les hommes sentent presque toujours que le bien doit être semblable à un ordre retrouvé, qui est invisible et ne se remarque pas. C'est une sorte d'équilibre spirituel où chaque chose occupe la place qui lui appartient et qu'aucun désir, aucun regret, aucun mouvement issu de l'égoïsme ou de la haine ne viennent plus altérer. Mais les hommes se complaisent à être vus. Ils croient se relever en violant l'ordre, au lieu de le confirmer. Et, même s'il faut pour cela devenir méchant ou pervers, beaucoup à qui il n'est pas possible de l'être, aiment à s'en donner l'air.

L'action la plus efficace, qui est aussi la plus généreuse, possède une silencieuse nécessité, déjoue et passe tous les calculs. Cette activité qui est, pour ainsi dire, sans mouvement et sans objet, qui fait tout et que l'on conteste, que l'on déclare impossible et que l'on empêche ainsi de naître, les hommes les plus sages et les plus forts n'ont besoin ni de la défendre, ni de la décrire ; leur rôle est de l'exercer et de la faire paraître au jour.

C'est dans le silence et la solitude que toutes nos puissances naissent et s'éprouvent. L'arbre nourrit de sa sève tous les fruits qu'il pourra porter : mais il les ignore ; ce n'est pas à lui qu'il appartient de les voir, ni de les goûter.

Le silence et les paroles.

Le silence est un effet de la prudence par laquelle on refuse de se laisser juger ou de s'engager. Il est aussi un effet de l'ascétisme par lequel on réfrène la spontanéité de ses mouvements naturels, on renonce à compter dans l'esprit d'autrui, à obtenir son estime ou à exercer une action sur lui.

Cependant, il y a encore dans le silence une sorte d'hommage rendu à la gravité de la vie ; car les paroles ne forment qu'un monde intermédiaire entre ces sentiments intérieurs qui n'ont de sens que pour nous, mais qu'elles trahissent toujours, et les actes qui changent la face du monde et dont souvent elles tiennent la place. L'homme le plus frivole se contente de parler, sans que ses paroles mettent en jeu ni sa pensée, ni sa conduite. Le plus sérieux est celui qui parle le moins : il ne sait que méditer ou agir.

Les paroles ne valent que si elles sont médiatrices entre la virtualité de la pensée et la réalité de l'action. Et l'on peut dire qu'elles rendent la pensée réelle, bien qu'elles ne soient encore qu'une action virtuelle.

C'est parce que les paroles découvrent notre pensée et déjà lui donnent un visage, qu'elles commencent à nous lier. Et pourtant, on ne saurait les confondre avec l'acte véritable ; mais elles l'appellent et le préfigurent ; elles nous rendent infidèles si nous ne l'accomplissons pas. Ainsi, les paroles tendent des chaînes autour de notre liberté ; et il faut être ménager de ses paroles si l'on veut qu'elles ne lui portent aucune atteinte, qu'elle reste toujours elle-même un premier commencement, une relation toujours nouvelle entre un vouloir toujours naissant et une situation toujours imprévisible.

Un mot prononcé suffit déjà à changer l'état des choses, mais sans qu'il y paraisse. Il bouleverse les rapports entre deux êtres, même s'il ne leur dévoile rien qu'ils ne savent déjà : mais il le dévoile. Ce qui, tout à l'heure, n'était qu'une possibilité encore en suspens s'est montré au jour. Ce qui n'avait d'existence que dans mon âme, apparaît au-dehors. Nul ne peut éviter d'en tenir compte et désormais ma conduite tout entière en dépend.

Et pourtant, il subsiste une distance infinie entre ce que je suis dans mon propre silence et ce que je puis exprimer ou traduire. Mais il y a une puissance mystérieuse du silence qui est la puissance de ce que je suis, toujours plus grande que la puissance de ce que je dis. Ce silence intérieur, cette absence de tout regard vers le spectacle qu'il peut donner, rend chaque être à lui-même et l'empêche d'hésiter ou de feindre.

Ainsi, il arrive que je suis plus proche de vous par mon silence que par mes paroles.

L'amour le plus profond n'a point recours aux paroles. Dans ses manifestations les plus subtiles comme les plus ardentes, ce serait le rompre que de rompre le silence : ce serait l'affaiblir pour le justifier. Là où il est, il est un, total et indivisible : on ne peut le montrer sans le diviser, sans mettre au-dessus de sa présence, que rien ne surpasse, un témoignage qui lui est toujours inégal.

Il en est ainsi dans toute action que l'on exerce, et jusque dans l'éducation, qui, même quand elle paraît dépendre des paroles, dépend d'abord d'une présence pure, toujours active et toujours offerte, mais qui est telle pourtant qu'elle n'a besoin d'aucune sollicitation pour attirer le regard, ni d'aucune demande pour qu'on lui réponde.

Visage du sommeil.

Nulle puissance de l'âme ne se maintient que par les actes mêmes qu'elle produit : autrement elle fléchit et finit par s'anéantir. Il y a donc bien de la vanité à penser qu'il faut garder cette puissance à l'état pur, comme si son propre jeu devait l'user, la corrompre ou la dissiper. Qu'elle cesse de s'exercer, et elle n'est plus rien. Qu'est-ce qu'une disposition intérieure dont aucun acte ne témoigne ? En ce sens, je suis ce que je fais, et non point ce que je puis, qui est souvent ce que je crois que je puis.

Dira-t-on que, pendant le sommeil, c'est ma conscience qui sommeille, qui est devenue tout à coup pesante et paresseuse ? Mais le propre de la conscience, n'est-ce pas d'être toujours éveillée, agile et légère ? Et si le visage ne portait pas le témoignage d'une puissance cachée qui existe chez l'un et non pas chez l'autre, où serait la différence entre l'homme d'esprit qui dort et le sot qui dort ? Or l'effet seul permettra d'en juger. Celui qui garde une telle puissance toute sa vie sans l'employer ne se distingue jamais du sot. Il est seulement responsable de sa sottise ; c'est, si l'on veut, un sot volontaire. Mais qui, entre ces deux espèces de sots, osera jamais tracer une ligne de démarcation absolument sûre ?

Pourtant, l'essence d'un être est une unité indécomposable que les traits particuliers du caractère, les paroles, les actions isolées altèrent, au lieu de la traduire. Le mouvement, dit-on, la révèle, mais il la divise. Et c'est dans l'immobilité qu'elle nous découvre une infinité de mouvements réels et possibles qui se compensent les uns les autres, nous permettent de l'appréhender d'un seul regard, enfermée et comme retenue tout entière à l'intérieur de ses propres limites, avant toute manifestation qui la brise et qui l'extériorise.

Le masque n'est qu'une immobilité feinte. La physionomie est une immobilité vivante qui préfigure et déjà commence mille mouvements à la fois, d'autant plus significatifs qu'ils n'ont pas besoin de s'achever.

On comprend donc facilement qu'on ait pu dire que le véritable visage d'un homme ne se révèle à nous que pendant le sommeil. Il n'agit plus, il ne se surveille plus. Sa volonté est suspendue. On le voit non plus dans ce qu'il fait, mais dans ce qu'il est, c'est-à-dire dans tout ce qu'il désire faire. Tantôt il nous apparaît avec le calme d'un Dieu, et miraculeusement délivré de toutes les préoccupations de son humanité, tantôt poursuivi et comme terrassé par elle, tantôt creusé par un pli ou par un sillon de dégoût, de mépris ou de haine, que les nécessités de l'action ou la présence des autres hommes suffisent pour un moment à dissimuler ou à effacer. Et c'est pour se cacher lui-même que l'homme se cache pour dormir.

Notre essence fixée.

Que vais-je faire de l'existence dans ce long intervalle de temps dont je pense toujours qu'il me sépare encore de la mort, où tout dépend pour moi de ce qui pourra m'être donné et plus encore de la manière dont je vais accueillir ce qui me sera donné ? Il y a une règle majeure que je dois toujours garder sous les yeux : c'est qu'il faut que chaque acte de ma vie, chaque pensée de mon esprit, chaque mouvement de mon corps soient comme un engagement et une création de mon être même et témoignent d'un parti que je prends et de ma volonté d'être tel. Il faut qu'il en soit ainsi de toute phrase que je prononce ou que j'écris, et qui se contente trop souvent de décrire un souvenir ou de désigner un objet.

Car chaque homme s'invente lui-même. Mais c'est une invention dont il ne connaît pas le terme : dès qu'elle s'arrête, l'homme se convertit en chose. Alors, il commence à se répéter.

Mais il y a bien des différences dans la manière de se répéter. Les uns se répètent parce qu'ils ont trouvé cette unité spirituelle et toujours renaissante dont tous leurs actes dépendent : ils se sont établis dans une éternité où rien ne change en apparence, mais où en réalité tout est toujours nouveau. Car il n'y a pas d'autre nouveauté que la découverte, en chaque instant du temps, de l'éternité qui nous en délivre. Et les autres se contentent de recommencer certains gestes qu'ils ont appris à faire, faute précisément d'avoir trouvé cette source intérieure d'inspiration qui faisait, de leur répétition même, une constante résurrection spirituelle.

Si nous passons notre vie à découvrir notre propre essence et à la faire, il semble qu'il y ait un moment où elle se révèle et se fixe. Alors nous voyons l'individu tantôt devenir prisonnier de certains sentiments qu'il a appris à éprouver, de certaines actions qu'il a appris à faire et dont il reste prisonnier jusqu'à sa mort, et tantôt se libérer, s'épanouir, et parcourir dans tous les sens l'infinité du monde spirituel dans lequel il vient de pénétrer et où désormais il habite.

La naissance a fait émerger mon existence personnelle dans l'immense univers, mais afin de permettre à ma liberté de s'exercer et, pour ainsi dire, de choisir ce que je serai. Mais comment l'aurai-je utilisée ? Je ne le saurai qu'à la mort, qui est l'heure de toutes les restitutions, où ma solitude se consomme, où je ne puis plus emporter avec moi que ce que je me suis à moi-même donné.

L'Erreur de Narcisse — Chapitre 4. L'action visible et l'action invisible has loaded