Chapitre 6. L'indifférence et l'oubli
I
L'indifférence et l'oubli sont les écueils opposés et jumeaux contre lesquels peut venir se briser la méditation la plus heureuse et la plus féconde. Car la pensée ne peut découvrir la vérité que par une rencontre du monde et de la conscience et un perpétuel passage de l'un à l'autre. Au contraire, l'indifférence, c'est la récusation du monde par une conscience qui s'y montre insensible et dans l'oubli c'est le monde tout entier qui nous immerge, de telle sorte que nous cédons à tous ses mouvements sans jamais rien leur opposer qui nous appartienne en propre. Le narcissisme est toujours voisin de ces deux périls ; c'est un refuge menacé situé entre deux abîmes. Qu'il s'abandonne à la pure contemplation de soi et il laisse le monde s'abolir dans l'indifférence ; qu'il perde de vue son image privilégiée et le voilà absorbé par toutes les forces de la nature qui ne cessent de le traverser et de l'entraîner et auxquelles il n'est plus capable de résister. La vie de l'esprit est une création perpétuelle qui se nourrit de toutes les sollicitations du monde qu'elle transforme en pensées et en actions. Quand l'esprit s'affaiblit il oscille de l'oubli, où il ne s'appartient plus, mais se laisse porter par tous les flots qui le pénètrent, à l'indifférence où il s'appartient, mais où il n'est qu'un désert où ne pousse aucune fleur.
II
Dans l'oubli la conscience ne se distingue plus du monde : elle s'engouffre en lui et se laisse submerger par lui. Sa personnalité n'est qu'une apparence qui reflète indéfiniment toutes les forces de la nature. Et celles-ci composent pourtant un déterminisme qu'aucune action qui nous soit propre n'est capable de rompre. Aussi l'oubli de soi est-il souvent voisin du désespoir : on peut du moins dire qu'il s'achève dans le désespoir quand nous assistons, sans pouvoir rien pour la retenir, à la dissolution d'une personnalité qui nous échappe et dont nous avions fait jusque-là notre unique souci. Il n'y a plus désormais pour nous d'autre présent que le présent du monde, qui finit par nous emporter. Car ce présent n'est point devenu pour cela le nôtre : c'est la conscience que nous avons de nous-même qui, en s'affaiblissant, nous livre aux seules impulsions du corps et de l'univers ; nous sommes désormais sans défense contre toutes les émotions. Il n'y a plus de différence entre le moi et le réel ; et notre conscience a cessé d'être la conscience de nous-même et de notre destinée pour n'être plus que le témoin passif et douloureux d'une expérience devenue tout entière passive, où toutes les sollicitations extérieures qui nous arrivent nous accablent et nous anéantissent.
III
Nous pouvons décrire une forme de paresse qui ressemble singulièrement à l'oubli et qui consiste dans l'abolition de toute attention. C'est une paresse qui, à force de mollesse et d'abandon, nous délivre de toute contrainte, ne nous impose aucun effort et nous laisse glisser sur une pente douce ; elle est bien près de nous apporter le bonheur. Pourtant, ce n'est point là une distraction véritable ; c'est une sorte de somnolence où notre moi prend peu à peu la figure du songe. Le dernier effort de notre liberté s'achève dans un renoncement par lequel nous cessons de nous défendre contre toutes les influences extérieures ; nous pénétrons en elles et nous ne rencontrons plus en elles la moindre résistance. Alors la connaissance cesse aussi d'être une victoire exercée sur le réel ; elle ne lui apporte plus rien ; elle coïncide avec lui et se borne à le répéter. Cette abdication de toutes nos puissances personnelles dans laquelle notre être semble retourner à la nature peut d'abord nous donner l'impression d'une sortie de nous-même qui nous élargit et nous enchante ; c'est là une ivresse dont il faut apprendre à se garder. Car on y éprouve un dangereux vertige : on y perd à la fois ses amarres, son contrôle et sa responsabilité, on s'y sent grandir et pourtant on y devient la proie de tous les hasards du monde et l'on recueille au fond de l'âme un sentiment d'incertitude et de précarité dont on ne peut plus se délivrer.
IV
L'oubli et l'indifférence sont aussi voisins l'un de l'autre que le sont la dispersion et la concentration, mais l'une et l'autre défaillantes et impuissantes. Car il ne suffit point d'être replié sur soi-même, ni de céder à toutes les invitations qui nous viennent du dehors : il faut choisir parmi ces invitations et composer avec elles notre vie personnelle. L'indifférence refuse toutes les voies qui lui sont ouvertes : l'oubli se jette dans toutes à la fois. L'amour-propre de Narcisse est moins dur et moins facile en même temps. Il est toujours préoccupé de soi ; il n'accepte du monde que ce qui le peut enrichir, mais il a besoin de ce monde et de l'existence qu'il y mène pour alimenter ses rêves. L'indifférent est plus assuré de lui-même et de la satisfaction qu'il porte en lui et dont il ne cesse de jouir. Il a atteint cet état sublime où l'on se suffit. Il s'est rendu invulnérable, ce qu'il considère comme le bien suprême. Il méprise l'amour-propre qui nous rend si sensibles à toutes les blessures et qui, au moment où nous goûtons la joie la plus vive, nous fait penser avec angoisse qu'elle va bientôt nous être ravie. Le seul vrai plaisir qui ne trompe point c'est l'impassibilité. Mais c'est la marque aussi d'un véritable amour-propre, et qui est même plus exigeant que celui de Narcisse. Car celui de Narcisse se plaît lui-même, jouit de sa beauté et de toutes les espérances qu'il découvre en lui et dont la seule image le ravit. L'indifférent ne se plaît point. Il ne sourit plus et n'espère plus. Il n'éprouve aucune joie du plaisir qu'il pourrait prendre. Mais il évite le malheur qui nous menace toujours et toutes les déceptions où Narcisse retombe après ses rêves les plus heureux. Dans l'amour-propre il y a encore une sorte de générosité envers soi qui ne va point sans risque ; dans l'indifférence, l'amour-propre devient une avarice qui est certaine du trésor qu'elle possède et qui ne veut plus le compromettre.
V
L'indifférence c'est l'oubli de tout ce qui n'est pas nous, c'est-à-dire, du monde tout entier. Le moi refuse de se laisser affecter ; il considère tout ce qui lui arrive du dehors comme indigne de retenir son attention. Il n'y trouve qu'occasion de souffrir. Et quand il cherche à s'en préserver, il pense du même coup qu'il se grandit et qu'il devient fort. Mais il se diminue et s'appauvrit, et au moment où il croit échapper à toute douleur, il découvre qu'il n'est lui-même qu'une douleur, la douleur d'une existence pure de tout contenu et séparée de tout objet qu'elle puisse aimer. Dès lors, l'amour-propre ressemble à un cancer qui ne cesse de dévorer sa proie et qui finit par ne plus trouver aucun aliment. Ainsi, l'indifférence marque le terme de l'amour-propre. Quand celui-ci parvient à un tel degré d'exigence et de rigueur qu'il proscrit tout contact, toute relation avec un objet extérieur dans la crainte perpétuelle que cet objet puisse le décevoir ou ne pas lui apporter une satisfaction infinie qu'aucun objet ne lui peut donner, alors il ne lui reste plus qu'à mourir, à périr d'inanition, à devenir lui-même la mort vivante. Car pourquoi fuir ainsi le monde, sinon parce qu'on l'a d'abord trop aimé et qu'on en a trop espéré ? Et comment se fermer à lui, sinon parce qu'on n'a point su trouver la mesure qui nous permet de recevoir et de donner dans un échange qui demeure toujours égal ?
VI
L'indifférence cherche donc le refuge de l'absence ; elle veut se délivrer du besoin et devenir étrangère à tous les soucis du monde. Mais elle se découvre elle-même comme un vide intolérable, ou bien elle est ramenée forcément vers le monde par la nécessité. Ainsi elle porte en elle le besoin d'une rupture qu'elle consomme et d'un retour qu'elle ne peut empêcher. Alors elle ne se console plus de cette alternance et elle cède à l'ironie et au mépris. Elle se raille de tout ce dont elle a besoin. Elle abaisse tout ce qu'elle est incapable d'atteindre. Elle habite une sphère où elle reste seule, où tous les objets l'effleurent sans qu'elle les veuille reconnaître. C'est l'amour-propre désormais qui gouverne toutes ses démarches. Mais cet amour-propre est amer et déçu. Il se protège par des refus. Quand on possède la véritable richesse, on ne la défend point ; on est toujours prêt à recevoir et à donner : on ne craint ni de perdre ni d'acquérir. Mais il y a en nous une indifférence misérable qui est née de la crainte de souffrir et qui, elle-même, ne cesse de souffrir parce qu'elle a toujours peur d'engager le peu qu'elle possède et qu'elle sent toujours menacé. Qu'est-ce que cette indifférence sinon une timidité, une faiblesse qui se cache et se déguise parce qu'elle craint d'être découverte ? Au lieu de se risquer comme la force véritable, elle évite l'épreuve, et, dans cette retraite même où elle s'enferme, elle ne peut éviter un sentiment d'insuffisance et d'humiliation. Celui qui se refuse n'est pas celui qui se possède, mais celui qui sent qu'il n'a rien, et dont le moi, réduit à lui-même, est toujours blessé de se sentir si pauvre et si nu.
VII
Tout le monde cherche une défense contre la douleur. Et le plus sûr moyen de l'éviter c'est de ne pas agir : car l'action nous expose à tous les échecs et toutes les expériences que nous faisons dans le monde sont traversées de douleur et de joie mêlées, avec un triomphe de la douleur qui finit toujours par survenir. L'inaction au contraire garde notre être intact ; elle ne le compromet pas dans ces épreuves, elle ne l'use pas dans ces combats. Mais le garder intact et pur c'est l'empêcher de vivre. C'est l'essence même de la vie de courir des risques et d'engager tout ce que l'on possède avec confiance dans les jeux du monde et du hasard, non pas pour accroître son avoir, mais pour le livrer sans trêve à toutes les aventures qui le peuvent transformer. Et cette transformation, c'est le miracle même de la vie spirituelle. Mais celui qui veut éviter de souffrir, celui-là ne peut éviter de souffrir toujours. Car l'action qui remplit et déborde ne lui laisse pas le loisir d'observer et de déplorer ses propres maux ; ou du moins elle leur donne un sens ; elle en fait l'instrument de quelque bien, au lieu que celui qui se retire du monde et de l'action ne peut plus se délivrer du souvenir de ses blessures ; il continue d'en éprouver la morsure ; et c'est une nouvelle blessure pour lui de penser qu'elles lui ont été données en vain, qu'elles ne l'ont rien enrichi, qu'elles l'ont contraint seulement à se retrancher dans une solitude appauvrie et diminuée.
VIII
L'oubli et l'indifférence, où nous venions chercher, l'un la distraction et l'autre la sécurité, suscitent paradoxalement en nous les deux formes opposées de la même inquiétude. Dans l'oubli nous nous laissons emporter par tous les mouvements du monde, mais nous ne disposons plus d'aucune ancre et d'aucun point fixe : d'où cette perpétuelle appréhension d'être entraîné par le courant, d'être toujours le jouet de circonstances imprévues et hostiles, de n'avoir jamais en nous la moindre ressource contre l'hostilité du sort. Dans l'indifférence au contraire nous sommes réduits à nous-mêmes et incapables de regarder rien d'autre : mais alors nous ne cessons plus d'éprouver notre propre insuffisance et notre dénuement infini. Celui qui ne pense qu'à soi, pense aussi toujours qu'il n'est rien. Il ne vit que par comparaison et cherche dans tous les avantages qu'il se donne une preuve qu'il existe. Mais dès qu'il renonce à cette comparaison et qu'il prétend fonder sa vie sur lui-même, il n'éprouve plus que le vide et le néant. Aussi son indifférence est-elle toujours apparente. Elle n'est qu'un refus qui le protège et qui traduit moins de force que de faiblesse. C'est de l'action de chacun au milieu du monde et en collaboration avec lui que dépend la formation de notre être véritable : or dans l'oubli nous sommes passifs et c'est l'action du monde qui nous brise ; dans l'indifférence, par crainte d'être brisé, nous nous défendons contre lui et nous cessons d'agir. Notre véritable substance s'évanouit dans l'oubli et dans l'indifférence : nous cherchions l'une dans le monde et nous n'y trouvons qu'une poussière d'événements ; nous cherchions l'autre dans le moi, et nous n'y trouvons qu'un désert où la pensée même n'a plus de prise.
IX
Celui qui cherche dans l'indifférence une défense contre la douleur ne tarde pas à reconnaître son erreur. Car il n'échappe point à cette douleur qui le poursuit. Ou plutôt, elle prend une forme plus subtile qui ne lui laisse plus aucune ressource. Car il a évité maintenant tous les maux qui pouvaient lui arriver du dehors, mais c'est pour trouver en lui un mal pire qui naît de l'impossibilité même où il est d'échapper à soi. Ainsi, au moment où il se croyait à l'abri dans une citadelle inexpugnable, il y demeure enfermé avec un ennemi qu'il n'avait point prévu. C'est la conscience même qu'il a de lui qui devient pour lui un supplice secret. Alors son angoisse se change en détresse et celle-ci en désespoir. Car c'est un élargissement de lui-même qu'il demandait au monde ; et il ne recevait que des blessures. Aussi a-t-il voulu rompre tout commerce avec le monde et il a cru qu'il retrouverait son essence véritable dans le recueillement de la solitude. Mais ce qu'il retrouve, c'est un amour-propre dépouillé et frustré, un égoïsme qui demande tout et qui ne reçoit plus rien et qui ne sait que faire de ce qu'il possède. Il sent le poids du temps qui tombe sur lui goutte à goutte sans qu'aucune action lui permette de l'employer, sans qu'aucune espérance lui permette de le remplir. Il éprouve dans son cœur une sorte de détresse qui est le sentiment de son impuissance infinie. Sa propre faiblesse lui devient sensible au moment où, n'ayant plus rien qui lui fasse obstacle, sa volonté ne trouve plus rien où elle puisse s'exercer. Ce qui lui reste, c'est ce sentiment amer et désolé de lui-même qui ne s'oublie jamais dans l'action et qui, dans l'indifférence suprême où il pensait s'élever, pèse sur lui du poids d'une chaîne qui l'accable et qu'il traîne.