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Chapitre 9. Commerce entre les esprits

Les deux sens du mot « commun »

La vie n'a de sens que pour celui qui, pénétrant dans un univers spirituel qui est le même pour tous, découvre en lui la place de son existence propre et la marque de sa destinée personnelle. Là est la présence totale dans laquelle tous les êtres communient. On voit que ce sont les choses les plus communes qui sont les plus belles, comme l'air, le ciel, la lumière et la vie. Et dans l'âme aussi, ce sont les sentiments les plus communs qui nous donnent les joies les plus pures.

Mais il y a une existence laide et commune qui commence justement dès que l'individu se détache de cette communion toujours offerte et que, pour se distinguer de tous les autres, il s'enferme dans ses propres limites et ne laisse plus paraître au-dehors que les instincts du corps et les mouvements de l'égoïsme. Par une sorte de paradoxe, n'ayant plus de rapport avec le foyer commun de toute existence, mais seulement avec d'autres individus séparés, il finit par les imiter afin, s'il n'espère pas les surpasser, de ne leur être du moins inférieur en rien. Cette fausse ressemblance abolit, au lieu de les resserrer, tous les liens réels par lesquels les êtres peuvent s'unir. C'est le corps qui agit en eux, ou la vanité, sans que l'esprit soit consulté : ce qui est l'existence commune au sens le plus misérable que l'on peut donner à ce mot.

Le commun, c'est donc à la fois la perfection de notre activité, lorsqu'elle a découvert la source où elle s'alimente, et sa déchéance, lorsqu'elle a renoncé à toute initiative et se laisse porter par le dehors. Mais la véritable distinction de l'esprit consiste à quitter sans cesse les choses qui sont communes au second sens, pour découvrir celles qui le sont au premier.

Il faut donc prêter une oreille attentive quand on parle des choses communes, car cela peut être ce que l'on obtient et que l'on possède sans effort, c'est-à-dire ce que l'on imite, ou bien ce qui est le plus rare et le plus difficile, parce qu'il oblige tous les êtres à se dépasser dans un principe où ils communient. Et le risque que l'on court dans les sociétés où le nombre gouverne, c'est que les individus préfèrent les choses qui ne deviennent communes que par un égoïsme répété à celles qui ne sauraient le devenir que par un égoïsme surpassé.

La séparation qui unit

La séparation et l'union s'appellent l'une l'autre et se réconcilient dans cette coopération vivante de deux êtres en vue d'une certaine fin qui les dépasse l'un et l'autre et à laquelle chacun d'eux contribue selon son propre génie.

Elles ne sont pas seulement solidaires comme le sont deux contraires. Chacune d'elles est un moyen qu'il faut mettre au service de l'autre. C'est l'être le plus personnel et le plus solitaire qui est capable d'accomplir l'acte de communion le plus désintéressé et le plus pur. Et toute communion n'est qu'un leurre, elle nous détruit au lieu de nous fortifier, si elle ne nous donne en même temps une conscience plus vive de notre existence séparée.

C'est que tout ce qui nous sépare forme aussi l'intervalle qui nous permet de nous unir. Et les êtres ne peuvent communiquer qu'à partir du moment où ils reconnaissent et où ils acceptent les différences qui les distinguent. Alors, chacun apporte à l'autre une révélation qu'il ne pourrait pas trouver en lui-même. C'est une erreur de croire que je cherche autour de moi des êtres identiques à moi et qui reproduisent toutes mes pensées et tous mes sentiments. C'est une erreur de croire que je cherche seulement en eux une ressemblance avec moi en négligeant cette partie individuelle de leur nature qui forme leur être véritable, qui leur permet de dire « moi », qui est le point même où je les rencontre et qu'il me faut atteindre pour que ma solitude soit rompue.

Si les hommes parvenaient à reconnaître l'inimitable singularité de toute existence individuelle, ils verraient aussitôt se dissiper en eux l'égoïsme et la jalousie, ils éprouveraient une admiration mutuelle qui les pousserait à s'invoquer l'un l'autre, au lieu de se repousser. Car c'est cette singularité de chaque être qui exprime la part d'absolu dont il est, pour ainsi dire, porteur et qui fait que le monde entier est intéressé à sa destinée, si misérable qu'elle paraisse. Je pense juste le contraire de ce que vous pensez, mais je pense aussi que votre pensée est nécessaire comme la mienne à l'ordre du monde et que, sans elle, la mienne ne trouverait en lui ni une place, ni un soutien et manquerait par suite à la fois de raison d'être et de vérité.

Mais l'homme cherche toujours à persévérer dans son être et par conséquent à protéger son propre type. Toute différence est haïe par lui comme une contestation de son essence individuelle, une atteinte qui lui est portée. À peine est-il nécessaire qu'il soupçonne dans cette différence le moindre témoignage de supériorité : il suffit qu'elle se dérobe à ses prises, qu'elle attire vers elle le regard pour qu'il se sente diminué, déjà délaissé, oublié et prêt à disparaître au sein d'un univers qui le nie. La révélation de l'« autre que moi », c'est celle de l'univers sans moi, qui peut encore subsister et m'exclure.

Les différences qui opposent les hommes les uns aux autres sont une épreuve qui les juge. Les plus faibles et les plus égoïstes sont offusqués par elles et ne songent qu'à les abolir. Les plus forts et les plus généreux en tirent toujours plus de joie et plus de richesse : ils désirent non pas qu'elles s'effacent, mais qu'elles se multiplient. Et dans la découverte de leurs propres limites, ils se sentent si bien soutenus par ce qui les dépasse que tous les êtres qui peuplent le monde deviennent pour eux des amis.

L'identité des rapports avec autrui et des rapports avec soi

Les relations que les autres hommes ont avec nous sont toujours une image des relations que nous avons avec nous-même. Chacun éprouve jusqu'à un certain point à l'égard de soi les sentiments d'antipathie ou d'irritation que les autres éprouvent pour lui.

Mais cette identité des rapports que nous avons avec les autres et des rapports que nous avons avec nous-même est souvent subtile et malaisée à reconnaître. Ainsi, qui poursuit quelqu'un de sa haine comme s'il voulait l'anéantir se venge souvent sur lui de l'échec du même personnage dont il sent en lui la présence et qu'il aurait pu être.

Ce qui est mien, ce sont tous ces mouvements en moi de la nature qui vous plaisent ou vous déplaisent selon que vous en trouvez en vous un premier élan semblable ou contraire.

Mais ce qui est mien n'est pas encore moi : car ce qui est moi, c'est l'être qui accueille tous ces mouvements ou qui les dirige, qui s'y complaît ou qui leur cède, qui leur résiste ou qui les combat. Il arrive qu'ils puissent vous déplaire par l'amour même que vous avez pour moi, comme ils peuvent me déplaire à moi-même dès que je consens à me séparer d'eux, à cesser d'en être complice ; il arrive que celui qui a de l'aversion pour moi se réjouisse de m'y voir livré. Ils appartiennent en effet à ce monde de la nature dans lequel je me trouve pris, mais dans lequel je suis tenu de choisir, où il n'y a rien qui m'est proposé dont je ne puisse changer le sens, que je ne doive spiritualiser et transfigurer. Et le propre de l'amitié, c'est, non point de les louer, mais de m'aider à en prendre possession avec une lucide tranquillité, mais afin d'en faire un bon usage, de les assouplir et de les redresser.

Agir pour autrui

On nous demande d'agir à l'égard d'autrui comme nous agirions à l'égard de nous-même. Mais de même que je dois me donner le spectacle du monde et non point le spectacle de moi-même, parce qu'étant le spectateur, je ne puis pas être en même temps l'objet du spectacle, ce n'est pas non plus pour moi que je dois agir, mais pour autrui ; et je ne puis jamais être la fin de mon action, précisément parce que j'en suis l'auteur. Ainsi se guérissent à la fois les pernicieux effets de ce besoin de se connaître qui menait Narcisse au tombeau et de cet égoïsme de l'action qui, lui aussi, succombe toujours.

Or, par un merveilleux paradoxe, c'est si je cesse de me regarder et si je regarde ceux qui m'entourent que je me connais moi-même sans avoir songé à le faire : c'est quand je cesse de poursuivre mon propre bien et que je cherche celui d'autrui que je trouve aussi le mien. Tout rayon de lumière doit éclairer le monde avant de revenir m'éclairer moi-même. Toute action qui m'enrichit est une action désintéressée, et je ne grandis que par mes sacrifices. Ainsi, le monde n'est ce qu'il doit être, sa parfaite unité ne se réalise que si, dans cette réciprocité qui unit entre eux tous les êtres, chacun d'eux fait pour les autres précisément ce qu'il refuse de faire pour lui-même : mais il obtient alors, par l'abdication du désir, beaucoup plus que son désir ne pouvait attendre ou espérer, non point parce que les autres à leur tour n'agissent que pour lui, car cette habileté du désir n'en change pas le sens, mais parce que l'action qui n'a aucun arrière-goût de jouissance est aussi la seule qui m'élève et qui me fortifie.

On dit pourtant que le dernier mot de la morale, c'est d'aimer les autres comme nous nous aimons nous-même, de faire pour eux ce que nous ferions pour nous-même. Il semble que c'est là tout ce que nous puissions demander à notre faiblesse. Mais cet agrandissement de l'égoïsme le contredit et le brise. On peut dire également que celui qui aime vraiment est aussi le seul qui ne songe pas à s'aimer et que l'amour des autres est le seul qui puisse être pur ; il devient à la fin le modèle qui règle l'amour de soi et qui, à son tour, le purifie.

Nous jugeons que l'arbre dont l'essence est la meilleure est celui qui porte les plus beaux fruits ; pour qu'il ne meure pas et qu'il continue à fructifier, il faut qu'il s'en sépare à chaque saison ; ils se changent alors en nourriture.

Ne point chercher à agir sur autrui

On voit sans peine que la vérité est un acte vivant, qu'on ne peut la trouver sans la produire en soi et sans inviter autrui à la produire aussi en lui-même. Elle se prouve par son efficacité, par la communication qu'elle établit entre nous et l'univers, entre nous et tous les autres êtres, dans la connaissance du même univers. Pourtant, il y a entre les consciences un commerce plus profond et plus personnel que nous regrettons toujours quand il se dérobe, mais qui ne doit être ni cherché ni voulu : il faut qu'il soit un effet, sans avoir été d'abord une fin.

Car dans cet effort par lequel nous cherchons à communiquer avec autrui, il y a des frontières qu'il faut apprendre à ne pas franchir : ce sont les frontières qui séparent les unes des autres les vocations particulières. Il y a dans leur diversité une beauté, une perfection, qu'il faut être capable de connaître et de respecter.

Tenter de forcer ces frontières, c'est porter atteinte à la délicatesse de l'être individuel dans ce mystère unique et incomparable qui est le sien. On y perd beaucoup de peine, on s'engage toujours dans de vaines querelles. Et on risque toujours que l'amour-propre ne s'en mêle et qu'il n'engendre beaucoup d'incompréhension, de ressentiment et d'aigreur.

Quelle vaine entreprise que de solliciter un commerce qui ne cesse de nous fuir ! Faut-il se contenter de dire pourtant qu'il requiert certains rapports exceptionnels entre deux êtres privilégiés ? Mais chacun, en droit, peut l'obtenir avec tous. Seulement, il a des modes infiniment divers, non pas seulement comme les individus eux-mêmes, mais comme les situations respectives de chacun d'eux à l'égard de tel ou tel autre. Ce sont des voies différentes qu'il faut être capable de discerner. Ce qui m'unit à celui-ci me séparerait de celui-là. La diversité de ces chemins ne peut être reconnue qu'avec une grande délicatesse. Celui qui les confond gâte tout. Ici, aucune règle ne peut nous servir d'appui, aucune bonne volonté n'est suffisante. Et l'on peut bien dire qu'il faut se montrer tel que l'on est ; mais l'on est soi-même divers, avec diverses surfaces de contact et divers moyens de prise. Ce n'est point ici l'habileté qui compte, mais la vérité. Les relations d'un être avec les autres êtres ne peuvent devenir réelles que là où certaines possibilités se trouvent respectées. Il s'agit pour nous de les découvrir, ce qui ne va point sans beaucoup d'essais, de conflits et d'échecs. C'est seulement cette exacte proportion de chacun et de tous qui peut permettre à des êtres individuels de reconnaître leur essence propre et de s'unir dans l'absolu.

Discrétion

On n'a d'action sur un autre être que si l'on ne veut pas en avoir. Car l'intention que je sens en vous de conquérir mon assentiment me met en garde et m'empêche de le donner. Elle altère et corrompt votre propre pensée qui n'a plus de regard pour elle-même, mais seulement pour le succès qu'elle cherche à obtenir. Nul n'agit que par ce qu'il est, et non point par ce qu'il vise. S'il cherche à s'insinuer dans une autre conscience afin de la réduire, c'est par un dessein de l'amour-propre qui altère en lui la pureté même de son regard spirituel. Il y substitue un désir temporel de la réussite qui suffit à lui faire obstacle, et parfois un appel pathétique qui ne produit que l'étonnement, la résistance ou la froideur, et qui aveugle au lieu d'éclairer. C'est corrompre sa propre pensée que de vouloir qu'elle triomphe, au lieu de chercher seulement à lui donner sa forme la plus parfaite et la plus dépouillée. Là réside son unique triomphe.

Je ne commence à intéresser autrui que lorsqu'il sent en moi un parfait désintéressement et même, si l'on peut dire, une indifférence à le convaincre. C'est celui qui se réfugie le plus profondément au cœur même de sa propre essence, en perdant toute préoccupation d'attirer le regard ou d'être entendu, qui a le plus de chance d'y parvenir. Car le charlatan qui ne cherche que l'apparence ne rassemble autour de lui que des corps. Il faut toujours que je me montre à autrui tel que je suis, dans ma propre force et mon propre équilibre, sans aspirer à être un modèle pour personne, avec la conscience de ma destinée propre, la pensée que tous les autres ont aussi la leur, et qu'elles sont tout près de communiquer dès qu'elles cessent de vouloir s'asservir.

L'humilité parfaite, la certitude tranquille que nos pensées n'intéressent que nous, qui en avons la charge, et trouvons en elles un appui, même si elles n'obtiennent aucun écho, donne aussi à notre âme cette constante présence à elle-même, cette fierté et cette vigueur inébranlables qui accompagnent l'innocence retrouvée. Et cela diminue singulièrement la portée de tous les moyens par lesquels la plupart de nos contemporains cherchent à agir, à produire quelque effet visible, à acquérir quelque influence extérieure sur les autres hommes. Tous ces moyens échouent, comme il est juste. Car la seule chose qui compte, c'est d'être et non point d'agir. Ou du moins, s'il est vrai que je ne puis être qu'en agissant, cette action n'est qu'un témoignage par lequel je montre ce qui est en moi et dont je dois attendre, non point qu'il me fasse admirer et imiter, ce qui n'est rien, mais qu'il produise chez tous les êtres un appel à créer une œuvre qui leur est propre dans une destinée qui nous est commune.

Il faut donc garder beaucoup de prudence dans les rapports avec les autres hommes et ne pas vouloir forcer une réponse qui se refuse, ne pas haïr ni chercher à abolir cette différence qui nous sépare d'eux. C'est dans le respect que nous avons pour elle, dans notre discrétion à son égard, dans l'attente même qu'elle se découvre, que nous trouverons le chemin qui nous conduira un jour vers la source commune de notre double secret. Tout individu résiste toujours à l'action qu'un autre prétend exercer sur lui, il repousse le regard qui pénètre et viole son intimité. Mais il répond avec un extraordinaire élan de confiance et de joie à tout appel vers une présence invisible dans laquelle il s'alimente et qui, dès qu'un autre être l'évoque, cesse d'être une illusion, un jeu, une espérance, pour devenir la présence même du Dieu vivant qui fonde son existence personnelle, la vocation qui lui est propre, sa communauté actuelle avec tous les autres êtres.

Lumière de la charité

La charité est de toutes les attitudes de l'âme à la fois la plus simple et la plus difficile : c'est une pure attention à l'existence d'autrui. Mais la charité est amour, et l'amour n'est jamais, comme on le croit trop souvent, un mouvement de la passion qui aveugle l'esprit au lieu de l'éclairer. Dans le commerce spirituel le plus parfait, on dit de deux êtres qu'ils sont d'intelligence : c'est là un sommet qui ne peut pas être dépassé, mais que l'amour est seul capable d'atteindre. Il arrive alors qu'on ne le reconnaisse plus : c'est qu'il ne subsiste plus en lui aucune ombre et qu'il ne se distingue plus de la lumière pure.

Je ne puis pas renoncer à conseiller les autres hommes, à réformer leur pensée ou leur conduite, à chercher un accord entre eux et moi, à vouloir qu'ils aient les mêmes préférences et qu'ils suivent les mêmes maximes. Et c'est sans doute parce que je cherche à régner sur eux, à trouver en eux la confirmation et le prolongement de ce que je suis. Mais c'est aussi parce que je sais que toutes les consciences n'en font qu'une, et cherchent la même vérité et le même bien.

Et cependant il y a encore dans chaque être un désir d'indépendance par lequel il se sépare des autres êtres, refuse à la fois de leur imposer sa loi et de subir la leur, et cherche à défendre l'originalité de sa propre vocation plutôt que d'entrer avec eux dans une même communauté. Seulement ces deux vœux n'en font qu'un. Et nul ne découvrira son génie propre autrement qu'en découvrant cette source d'inspiration d'où procède le génie propre de tous les autres êtres, ce qui par conséquent les rapproche d'autant plus les uns des autres que chacun d'eux est plus fidèle à lui-même.

Porter les fardeaux les uns des autres

Y a-t-il aucun homme qui puisse apporter à un autre homme le moindre secours ? N'y a-t-il pas une retraite solitaire où chaque être demeure inaccessible ? Dès qu'il se prête au contraire à une action qui vient d'un autre, faut-il dire que sa solitude s'est rompue ou qu'il a trouvé avec lui un chemin de surface qui laisse séparés les abîmes profonds de leur vie secrète ? Si c'est jusque-là que notre puissance de pénétration est capable de descendre, ne peut-elle pas être bienfaisante ou cruelle ? Notre désespoir s'aggrave-t-il d'être découvert, ou éprouve-t-il un soulagement d'être partagé ?

« Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. » Mais, direz-vous, n'ai-je point assez de mes propres fardeaux ? Est-il jamais possible de porter ceux d'un autre ? Comment deviendraient-ils jamais les miens ? Et n'y aurait-il pas dans une semblable prétention plus d'indiscrétion que de générosité et de témérité que de délicatesse ? Et pourtant, comme celui qui connaît ne peut connaître que le monde et non pas lui-même, la responsabilité que chacun croit assumer à l'égard de soi, c'est la responsabilité qu'il assume en soi à l'égard du monde. Ma propre misère, je ne fais que la subir, la nécessité m'y contraint. L'égoïsme y suffit. Mais la misère d'autrui, c'est par un acte de liberté et un acte d'amour que je réussis à en prendre la charge.

Si on a pu dire que le mot servir est le plus beau mot de la langue, c'est parce qu'il marque bien notre subordination à l'égard d'un bien dont le caractère propre, c'est de nous dépasser toujours. Et quand nous servons, nous nous obligeons à franchir nos propres frontières pour trouver au-delà d'elles l'objet même de notre action. Alors nous coopérons à l'œuvre de la création, au lieu de nous réduire à n'être qu'une chose créée, ou de tourner à notre propre usage les choses déjà créées.

Recevoir et donner

On dit que nul ne peut jamais recevoir que ce qu'il peut lui-même donner et que, pour être capable de recevoir un don, il faut être capable de le faire.

Pourtant l'honneur que nous rendons à Dieu ne consiste pas à rien lui donner, mais à nous montrer digne de recevoir ses dons. Et si l'homme bon ne peut pas être honoré par le méchant, c'est parce qu'il est incapable de rien recevoir de lui.

Or le plus grand bien que nous faisons aux autres hommes n'est pas de leur communiquer notre richesse, mais de leur découvrir la leur. C'est que nul ne reçoit rien comme un bien qui lui soit étranger. Il ne peut donc recevoir que lui-même pour don. Tout don que l'on reçoit est la découverte en soi d'un pouvoir que l'on possédait sans le soupçonner. Mais dès qu'il nous est révélé, il nous paraît plus intime à nous-même que tout ce que nous pensions avoir.

Et si le propre de la conscience, c'est de nous faire pénétrer dans une présence qui nous dépasse, on comprend que le seul qui ait conscience du bien, ce soit celui qui le reçoit et non pas celui qui le fait. Car celui qui le fait n'a besoin pour le faire que d'agir selon ce qu'il est, au lieu que celui qui le reçoit enrichit sa propre vie d'une puissance qu'il portait en lui, mais qu'il n'exerçait pas tant qu'il était seul.

Dès lors s'il n'y a rien de plus stérile qu'un don qui n'est pas reçu, on peut dire que c'est celui qui reçoit le don qui en fait un don, qui lui procure son efficacité et sa vertu.

Grandeur reconnue

Nul homme sans doute n'est capable de former lui-même son propre génie : il suffit qu'il sache le discerner et lui rester fidèle. Encore n'y parvient-il pas tout seul : les plus grands ont toujours besoin de se rassurer eux-mêmes par cette réponse ou cette sympathie secrète qu'ils trouvent chez certains êtres très simples que la destinée a placés tout près d'eux, et qui suffit à les consoler de l'ignorance et du mépris où ils sont tenus par le plus grand nombre.

C'est que la valeur d'un être ne réside jamais dans ce qu'il est, mais dans une vérité dont il reconnaît en lui la présence et dont il est l'interprète : et pour ne pas se sentir menacé par le doute ou par le désespoir, il faut donc qu'il ait le sentiment, au moins pendant un instant très court, que la lumière qu'il a reçue peut être partagée. Le signe même de la grandeur, c'est d'avoir su réaliser en soi ce vide intérieur, ce parfait silence de l'individu, c'est-à-dire de l'amour-propre et du corps, où tous les êtres entendent la même voix qui leur apporte une commune révélation. Ce silence, les choses les plus grandes à leur tour ne manquent jamais de le produire.

La conscience la plus pure est toujours la plus transparente. C'est dans une abdication de soi où toutes ses puissances paraissent s'abolir que l'individu se réalise, qu'il sent naître cette confiance intérieure qui lui permet de croître et de s'accomplir. Et c'est quand l'attention est la plus docile et la plus fidèle, que l'action est la plus personnelle et la plus efficace.

Il n'y a donc point de grandeur de l'individu comme tel, ou du moins sa grandeur propre peut toujours être contestée. On peut même dire en un sens qu'il n'y a point d'autre grandeur que celle qui est reconnue ou qui peut l'être, ce qui conduit souvent à se méprendre sur elle ou à en juger d'après l'applaudissement. Mais nous en trouvons en nous des marques plus secrètes : celle de susciter toutes nos aspirations et de les combler à la fois ; de faire germer en nous les semences les plus belles et les plus fécondes ; de briser les frontières de notre solitude et de nous rendre pour un moment égal à tout l'univers.

Il est donc vrai de dire que les hommes les plus grands sont grands, non par ce qu'ils nous donnent, mais par l'accueil que nous savons faire à leurs dons. Leur grandeur, en un sens, ils nous la doivent. Il n'entre rien de plus en elle que les richesses mêmes que nous avons reçues d'eux dès que nous devenons capables d'en reconnaître l'origine, c'est-à-dire de les leur rendre.

Affinités spirituelles

Le centre le plus subtil de la vocation ne réside point dans le choix de la besogne pour laquelle nous sommes faits et qui ne met en jeu que l'action que nous pouvons exercer sur les choses, mais dans le choix de nos amitiés, des hommes au milieu desquels nous nous plaisons à vivre, qui nous comprennent et qui nous aident, avec lesquels nous éprouvons une constante familiarité, et qui, au lieu de contracter notre génie par leur défiance ou leur hostilité, le soutiennent et lui permettent de s'épanouir.

Reconnaître ses affinités spirituelles et ne jamais transiger avec elles, c'est le secret de la force, du succès et du bonheur. L'écrivain lui aussi a besoin d'un cercle de sympathie qui affermit sa confiance en lui-même et qui permet à son œuvre de croître et de mûrir. Il y en a peut-être qui ont manqué leur destin faute de l'avoir trouvé et d'avoir su le créer, ou pour ne l'avoir pas reconnu, ou pour s'être trompé sur lui. Comme l'écrivain a besoin d'un public qui le comprenne et qui le porte, et qui est souvent d'autant plus ardent qu'il est plus étroit, tout homme a besoin d'un milieu qui est comme la terre végétale sans laquelle aucune graine ne fructifie ; mais ce serait une erreur de penser que ce milieu nous est donné et que nous nous bornons à le subir. Il est, comme tous les événements de notre vie, une rencontre de la liberté et de la fortune.

Il faut être prudent toutefois. Car tous les êtres qui nous entourent, tous ceux qui sont mis sur notre chemin sont pour nous autant d'occasions ou d'épreuves que nous n'avons pas le droit de repousser, de telle sorte que ce qui nous est laissé, c'est beaucoup moins le choix de ceux au milieu desquels nous sommes appelés à vivre que le discernement de ce point d'attache entre leur destinée et la nôtre où elles se fécondent l'une l'autre, au lieu de s'ignorer et de se combattre.

Amitiés d'élection

Il n'y a point d'esprit qui ne cherche un esprit parent du sien avec lequel il puisse se sentir uni dans la pensée et la recherche des mêmes choses. Et si l'on voulait y réfléchir, c'est dans cette communauté du désir que réside le véritable fondement de l'amour, bien plutôt que dans une recherche mutuelle de soi, avec laquelle on le confond souvent, et qui en est proprement la perversion. L'amour va toujours au-delà des êtres qui s'aiment jusqu'à un objet vers lequel ils aspirent et dans lequel ils communient. Bien qu'il soit universel et qu'il nous oblige à aimer toutes les créatures comme l'intelligence qui, elle aussi, est universelle et nous oblige à penser tout ce qui est, on comprend qu'il puisse y avoir pour lui un être d'élection sur lequel il est juste qu'il se porte, comme l'intelligence qui s'attache avec prédilection à une seule idée où elle retrouve pourtant la vérité tout entière.

Il y a en moi une amitié toujours prête à naître et, avant que l'expérience m'ait déçu, je m'étonne que tout visage humain ne soit pas pour moi le visage d'un ami. Mais elle n'est point un don qui puisse demeurer anonyme. Car je suis un être unique et individuel : mon intimité à moi-même est toujours momentanée, locale et charnelle ; et mon amitié a les mêmes caractères. Elle n'est encore qu'une possibilité quand elle erre de l'un à l'autre : il faut à la fin qu'elle se pose. Elle a besoin de quelqu'un qui ait lui aussi un nom, qui soit seul comme je suis moi-même seul, et dont l'intimité aille de lui seul à moi seul et ne puisse sans contradiction s'offrir à tous.

Tout homme pense ainsi trouver dans le monde un autre homme capable de le comprendre, c'est-à-dire de sentir avec lui un même désir. Mais il y a une sorte d'enchantement qui fait que l'identité du désir oppose les êtres les uns aux autres dans la partie animale d'eux-mêmes comme des ennemis prêts à se déchirer et à se tuer, et les rapproche si étroitement dans la partie spirituelle qu'ils deviennent l'un pour l'autre des amis, c'est-à-dire que chacun d'eux devient proprement l'âme de l'autre.

L'ami est l'être devant qui nous n'avons aucune retenue, c'est-à-dire devant qui nous nous montrons tel que nous sommes, sans faire aucune distinction entre nous-même et le spectacle que nous cherchons à donner. En lui s'abolit cette différence, caractéristique de nos relations avec les autres hommes, entre le dedans, qui n'a de réalité que pour nous, et le dehors, qui est l'apparence que nous montrons.

Mais l'ami, c'est aussi l'être devant lequel nous ne sommes plus rien et devenons capable de nous réduire, sans craindre de nous humilier, à une pure interrogation sur ce que nous voulons et sur ce que nous valons. L'ami est l'être devant qui toutes les puissances de notre vie intérieure peuvent être essayées sans rougir.

Un paradis entr'ouvert

Il y a un point où commence avec un autre être un commerce spirituel qui change toutes les relations que nous avions jusque-là avec lui et nous fait oublier qu'elles aient pu exister sans lui. Ce commerce spirituel ne s'établit que par la découverte d'un monde où chacun montre à l'autre ce que déjà il était près de voir, où toute vérité reçoit une clarté intérieure qui la convertit en beauté, où tout ce qui est semble se confondre avec un désir qui naît et qui s'achève.

Il n'y a rien de plus rare qu'un tel commerce ; le plus souvent, il ne se produit que par éclairs, soit avec des êtres que nous n'avons vus qu'une fois, soit avec les êtres qui nous sont le plus familiers. Presque toujours il est pressenti plutôt qu'éprouvé : il est impossible soit de le fixer, soit de le faire renaître à notre gré. Car il nous fait échapper du monde matériel où la volonté ne parvient ni à le saisir, ni à l'emprisonner. C'est un paradis spirituel mais qui ne fait jamais que s'entr'ouvrir.

Toutes les autres relations que nous avons avec les hommes, l'équité, la confiance, la sympathie, n'ont de sens que si elles le figurent, l'annoncent et déjà nous y mènent. Leur rôle est de le chercher, mais elles ne le trouvent pas toujours. Quand elles existent sans lui, elles sont exposées à tous les périls. Car dès que deux êtres sont en présence, ce sont deux étrangers qui, à mesure qu'ils apprennent à se mieux connaître, s'étonnent d'être si différents. L'individualité ne s'affirme d'abord que pour nous diviser. Alors commencent à apparaître certaines ententes et certains ménagements, l'idée de certaines limites destinées à protéger en chacun un asile inviolable, parfois une mutuelle complicité qui accroît notre séparation avec tous les autres et, dans les cas les plus favorables, le sentiment d'une alliance mystérieuse qui prolonge notre vie propre, la soutient et la multiplie.

Mais, bien qu'il y ait dans toutes ces relations un reflet et déjà un pressentiment du véritable commerce spirituel, elles n'en tiennent pas lieu et parfois même elles l'empêchent de se produire. Car il ne réside pas dans ces liens plus ou moins forts ou plus ou moins heureux que le désir ou la fortune peut nouer entre deux individus : il ne commence que là où une présence leur est offerte qu'ils se bornent à découvrir et où ils pénètrent par une mutuelle médiation.

Deux êtres ne peuvent se réunir que dans le même lieu spirituel. Découvrir un autre esprit, c'est découvrir un autre regard qui rencontre le nôtre dans la même lumière. Alors il arrive qu'on ait affaire à un commerce si pur qu'il est impossible de discerner en lui aucune matière, et dès que la réflexion la trouve, la communication devient un peu moins parfaite.

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