Chapitre 10. Tranquillité d'âme
La paix de l'âme
La tranquillité intérieure s'allie toujours avec la solitude et avec la liberté de l'esprit. Elle exclut le zèle indiscret par lequel nous empiétons toujours sur la tâche du voisin en l'empêchant de s'accomplir et en oubliant la nôtre. Elle est perdue dès que je commence à me comparer à autrui et que, quittant mon domaine pour le sien, je ne songe plus qu'à me substituer à lui ou à le vaincre.
Il ne faut point reprocher leur égoïsme à ceux qui pensent que le monde pourrait s'écrouler sans que leur âme fût troublée. Car il importe peu que notre corps périsse et la terre et les cieux, si notre âme reste maîtresse d'elle-même et fidèle à elle-même jusqu'à la fin. Au lieu qu'il arrive que les plus beaux dons du corps, de la terre et des cieux, si elle ne les accueille pas comme il faut, deviennent pour elle les pires périls, en la corrompant et en l'obligeant à se trahir.
Il y a une paix de l'âme qui consiste à éviter tout murmure et toute violence, mais qui est une paix active par laquelle nous apprenons à supporter les épreuves qui nous sont envoyées et à les aimer comme une part de notre destin. Elle n'est jamais un effet de l'inertie intérieure, ni même d'un don que nous nous sommes contentés de recevoir. Elle demande à être réalisée par une opération spirituelle très pure qui survole le temps et ne se laisse jamais atteindre par les événements, imprime à la sensibilité une délicatesse sans complaisance et convertit tout ébranlement en lumière, toute attente en action et toute émotion en amour.
La paix de l'âme exige que l'on chasse toutes les sollicitations qui ne cessent de nous assaillir et qui sont comme les mouches qui passent devant nos yeux et que le regard ne peut s'empêcher de suivre.
Il faut abolir toutes les préoccupations, et non point pour éluder le sérieux de la vie, mais pour le faire apparaître. Car toutes les préoccupations particulières nous divertissent, ce qui veut dire qu'il n'y en a qu'une qui mérite de nous retenir et qui est celle de répondre à tout instant aux exigences de l'événement.
Les hommes les plus grands et les plus forts sont tout entiers à ce qu'ils font. Les autres sont toujours préoccupés.
Le chef qui commande ne doit pas avoir plus de préoccupation que l'humble manœuvre lié à une besogne que nul homme au monde ne regarde et dont tout le monde cueille le fruit. Et l'on n'admirera jamais assez le mot de cet homme dont le pays était envahi, l'armée rompue, qui tenait entre ses mains le destin de la civilisation et du monde et qui disait : « J'ai des occupations, mais non point de préoccupations. »
On craint que la paix de l'âme finisse par ressembler à une sorte de sommeil : et il peut arriver en effet que la pensée et l'amour sommeillent comme le corps. Encore ce sommeil lui-même est-il accompagné parfois d'une action obscure et subtile : et comme le sommeil du corps, il peut remettre en ordre, rétablir et régénérer toutes les puissances de la vie. Mais la véritable paix intérieure réside dans cette liberté parfaite de l'esprit qui le rend apte à accomplir tous les mouvements dont il est capable et qui lui donne une souveraine agilité. Ce qui n'est possible que par l'anéantissement de toutes les préoccupations, par la pureté du cœur, par la modération de l'amour-propre.
Il n'y a point d'homme chez lequel il n'y ait une inclination au mal : mais nous ne devons pas en être troublé. Il suit de savoir que c'est la condition de notre nature, et d'être assuré qu'il y a en nous une bonne volonté qui la connaît, qui la domine et qui, même si elle est parfois vaincue, ne s'y associe point.
Point de hâte
Il y a un point de perfection où toutes les oscillations inséparables de l'émotion et de la passion viennent se résoudre en un équilibre suprême, où les alternatives les plus extrêmes de la sensibilité, au lieu de s'abolir, viennent s'unir et se fondre dans une possession unie et calme qui est un seul et même acte d'intelligence et d'amour.
Le calme intérieur est le secret de la force et du bonheur. Il n'y a point de noblesse sans lenteur, ni de perfection sans immobilité. Tels sont les signes d'une puissance qui s'exerce par sa seule présence, sans qu'elle ait besoin, pour être efficace, d'un geste ou d'un effort qui altère son essence et l'oblige à quitter la pure et tranquille possession qu'elle a d'elle-même. Elle ne descend pas dans le monde de la matière, bien que la matière pourtant lui obéisse. Elle ne se propose aucune fin, comme si toute fin lui demeurait extérieure et menaçait de l'assujettir.
Il ne faut point être pressé, ni montrer jamais aucune hâte, comme le font ces esclaves qui laissent toujours paraître sur leur visage la laideur d'une convoitise, l'aveu qu'ils ne trouvent rien en eux qui leur appartienne, l'impatience qu'ils ont de se quitter et la crainte de ne point arriver à temps. Mais à quoi leur sert cette hâte ? Toutes les fins vers lesquelles ils courent sont des fins particulières comparables à l'objet qu'ils ont sous la main et dont il est douteux qu'elles puissent leur apporter davantage. Car elles sont contenues dans le même Tout dont la présence leur est déjà donnée.
À quoi peut servir tant de hâte ? On arrivera toujours. On est déjà arrivé. Et la difficulté est de jouir de ce que l'on a plutôt que d'atteindre ce que l'on n'a pas et dont on sera incapable de jouir quand on l'aura. Car toute fin est proprement hors d'atteinte, et on la rejette toujours dans un avenir indéfiniment renaissant. Il faut donc apprendre à détruire cette idée d'une fin que l'on poursuit sans cesse et que l'on n'atteint jamais, qui nous oblige à attendre de vivre et nous empêche de vivre jamais.
La pointe extrême de la vie déchire toujours la surface du réel dans le présent et il ne faut pas penser à l'avenir qui sera lui-même un autre présent. L'être malheureux est celui qui louche toujours vers le passé ou vers l'avenir, l'être heureux, celui qui cherche non point à s'évader du présent, mais à le pénétrer et à le posséder. Presque toujours nous demandons que l'avenir nous apporte un bonheur dont nous n'aurions ensuite qu'à jouir dans un nouveau présent : mais c'est là renverser les termes du problème ; car c'est du présent même que nous avons et de la manière même dont nous saurons en disposer sans détourner ailleurs le regard, que sortira tout l'avenir de bonheur que nous pourrons jamais nous donner.
Des ressources proportionnées à nos besoins
Tout l'art de la vie consiste à ne pas laisser flétrir, à ne pas gaspiller toutes les bonnes dispositions qui paraissent en nous par éclairs, mais au contraire à les retenir, à les mettre en œuvre et à les faire fructifier. Le péché essentiel est sans doute le péché de négligence.
Nous avons toujours assez de lumière, si nous le voulons bien, pour discerner en chaque instant la meilleure action que nous devons faire. C'est pour nous dérober que nous attendons d'être mieux instruits. En cherchant une règle universelle qui puisse s'appliquer à tous les cas, pour savoir si elle convient à celui qui nous est proposé, nous nous aveuglons nous-même comme à plaisir. Nous demandons encore à connaître les suites les plus lointaines de notre action, alors qu'elles ne dépendent pas de nous. Mais la graine qui pousse ne sait pas si le fruit mûrira.
Sur cette terre même où nous devons vivre, nos clartés sont proportionnées à nos besoins. Tout ce que nous aurons fait aura ici-bas et dans l'éternité des conséquences nécessaires sans que nous ayons à les prévoir ni à les craindre. À parler proprement, elles ne nous regardent plus : car elles ne sont pas l'effet de notre volonté, mais de l'ordre du monde. Et il faut accepter que, dans ce monde qui nous dépasse infiniment, tout ce qui commence par nous s'achève pourtant sans nous.
Il y a une atmosphère de la vie, qui n'est faite que de préjugés, mais c'est en elle que nous respirons. C'est d'elle que dépendent tout l'équilibre que nous pouvons obtenir, toute l'efficacité dont nous pouvons disposer. Il faut avoir du courage sans doute pour faire l'éloge des préjugés. Celui qui les accepte en change le sens, mais celui qui leur a donné ce nom ne songeait qu'à s'en affranchir. Or s'affranchir des préjugés, disait déjà Lamennais, c'est s'affranchir de l'ordre, s'affranchir du bonheur, de l'espérance, de la vertu et de l'immortalité. C'est qu'il est plus facile sans doute de rejeter les préjugés que d'en prendre possession et de les approfondir.
Ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous
Les stoïciens faisaient dépendre le bonheur d'une distinction exactement reconnue et respectée entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. Régler les premières selon la raison et ne pas se préoccuper des autres, telle était la maxime de la sagesse suprême, à laquelle la volonté ne devait cesser d'être attentive.
Mais il y a derrière cette apparente humilité beaucoup de mépris et beaucoup d'orgueil, de mépris à l'égard des choses qui ne dépendent pas de nous et dont pourtant notre vie est faite, auxquelles elle est toujours mêlée et dont nous ne pouvons prétendre ni qu'elles puissent jamais nous demeurer indifférentes, ni que nous soyons à jamais capables d'exercer sur elles aucune action indirecte ou lointaine. Tant de résignation ressemble à la vengeance de notre impuissance, à une défaite acceptée d'avance pour ne pas courir les risques d'un combat. Mais dans un monde où tout est lié, qui oserait fixer par avance les limites de notre pouvoir, de la besogne à laquelle nous pouvons être un jour appelés ?
Pourtant il y a beaucoup d'orgueil aussi à penser que la moindre chose puisse dépendre exclusivement de nous, bien qu'il y ait un réduit de la liberté où se produit un consentement pur qui ne peut pas être forcé. Mais les ressources dont nous disposons, le succès de notre conduite, l'éveil même de notre initiative et la grâce qui la soutient surpassent incomparablement les limites de notre vouloir. Et l'homme qui a le plus de puissance et de bonheur est celui qui est si bien accordé avec l'ordre du monde qu'il ne sait plus distinguer ce qui vient de lui de ce que le monde lui apporte.
La distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous établit entre le monde et nous une coupure trop profonde. Il n'y a rien qui ne dépende de nous en quelque manière et nous sommes les collaborateurs de la création tout entière, mais il n'y a rien qui dépende seulement de nous et la possibilité même de lever le petit doigt est un don qui nous est fait, auquel nous acceptons seulement de répondre.
Mais ce n'est pas quand nous sommes comblés que nous sentons le mieux notre indépendance ; c'est dans le dénuement et dans l'abandon. Voilà sans doute ce que les stoïciens ont voulu dire. Et qu'est-ce qui peut dépendre de nous, sinon de garder encore la confiance dans la vie, quand la joie de vivre nous est refusée ?
Vertu quotidienne
Il y a beaucoup de force dans ce mot « le prochain » dont se sert l'Évangile, en nous commandant d'aimer le prochain et de limiter à cet amour tous nos devoirs. Nietzsche lui-même se plaint que celui qui préfère la société à l'homme préfère aussi le lointain au prochain.
Dans le même sens, on peut dire que toutes les vertus sont vertus de l'homme privé et que les vertus de l'homme public, c'est encore de n'agir jamais qu'en homme privé.
La vie réelle, c'est cette vie humble et commune, qui n'est visible qu'à un très petit nombre d'êtres qui nous sont unis de la manière la plus étroite, et dont se détournent vite ceux qui sont avides de paraître, et qui cherchent à briller sur un plus grand théâtre : Elle est faite d'une infinité d'émotions, de pensées, d'actions qui, à chaque instant, nous donnent une communication réelle avec les choses et avec les personnes qui nous entourent. Au-delà d'un cercle très petit, tous ces mouvements de notre âme nous échappent, leur intimité décroît, les effets qu'ils produisent ne dépendent plus de nous.
Il ne faut pas mépriser tous ces événements de courte durée, mais qui remplissent chacune de nos journées, tous ces incidents de la vie quotidienne qui ne laissent point de trace et ne trouvent aucun retentissement, mais dans lesquels tout notre être ne cesse de s'engager, les seuls auxquels nous puissions donner un sens vif et plein et qui nous permettent sans doute d'obtenir en chaque point un contact avec l'absolu. Si chacun savait ramener vers eux son regard, et leur consacrer tous ses soins, il n'y aurait plus besoin de ces grands desseins par lesquels nous cherchons à changer la face du monde. Elle serait changée sans que nous l'ayons voulu.
Éviter les querelles
Il faut éviter l'insupportable attitude de ceux qui sont toujours en querelle avec eux-mêmes et avec autrui.
Nous cherchons souvent à obtenir la victoire dans une lutte dont l'issue nous importe peu et où notre cœur est du parti de l'adversaire. La seule chose qui compte à nos yeux, c'est de l'emporter et non pas d'avoir raison. Il faut donc savoir s'abstenir de tous les engagements dans lesquels la victoire a pour nous plus de prix que le butin. La défaite de notre ennemi, si elle est la défaite de la vérité, est aussi notre propre défaite. Aussi les litiges intellectuels sont-ils plus à craindre que tous les autres, car ils raniment l'amour-propre là où précisément le rôle de l'esprit, c'est de le soumettre. Toute dispute obscurcit la lumière intérieure : le sage ne la perçoit que parce qu'il garde toujours une grande égalité d'âme. Et s'il a tort, il se réjouit plus encore de céder que de triompher : car, quand il triomphe, il garde ce qu'il a, et quand il cède, il s'enrichit.
Il ne faut jamais que nos rapports avec autrui prennent la forme d'un procès où, à la fin, l'un doit gagner et l'autre perdre. Deux êtres ne sont pas l'un à l'égard de l'autre comme deux combattants dont l'un doit vaincre et l'autre succomber, mais comme deux médiateurs dans la recherche d'un bien qui leur est commun : et ce que chacun obtient profite à l'autre. On a dit souvent que tous les hommes sont comme un seul homme qui se réaliserait à travers la diversité des individus et la suite des générations : ils sont unis comme nos différents états d'âme à chaque instant ou tour à tour. Comme eux, ils luttent pour la prééminence et ce ne sont pas toujours les meilleurs qui ont le dessus. Mais, dans nos rapports avec les autres hommes comme dans nos rapports avec nous-même, il s'agit de mettre en jeu toutes les puissances de la conscience, et de les réconcilier, de les obliger à se soutenir et à coopérer.
Douceur à l'égard des autres hommes
La douceur est le remède à tous les maux qu'engendre l'amour-propre : mais il y a une indifférence qui ne parvient à les détruire qu'en nous détruisant. Or le plus facile n'est pas d'être doux pour soi-même. Beaucoup d'êtres sont dans un état presque constant d'impatience et d'irritation, non point contre les autres, mais contre eux ; et les autres, quand ils surviennent, n'en reçoivent que les éclats.
La douceur est inséparable de l'humilité. L'homme qui est rempli de lui-même est sensible à la moindre atteinte : il est toujours courroucé contre lui-même et se plaint toujours qu'on lui manque d'égards. Mais celui au contraire qui jamais ne demande rien et qui pense qu'il ne mérite rien ne voit jamais en autrui qu'un bien qui le réjouit ou une faiblesse à laquelle il compatit et qu'il cherche à secourir.
Il n'y a point de relation profonde entre les hommes qui ne soit fondée sur la douceur : les autres ne sont qu'apparentes ; elles cachent mal l'hostilité et le mépris, qui séparent au lieu d'unir. Il n'y a que la douceur qui permette à des êtres séparés de reconnaître leur séparation, mais en se prêtant un mutuel appui, et de communiquer dans le sentiment de leur mutuelle faiblesse. Elle nous oblige à user entre nous de ménagements à la fois si naturels et si savants qu'en nous rendant attentifs à toutes nos blessures, elle les fait paraître plus sensibles, mais seulement pour les panser et pour les guérir.
La douceur n'est point un acte d'indulgence pour les défauts d'autrui, mais elle est un témoignage que nous rendons à son existence même, à sa présence dans le monde, qui cessent de nous offusquer, que nous ne cherchons point à combattre ou à détruire par la guerre, mais que nous acceptons et qui nous plaisent, dont nous jouissons pour ainsi dire avec lui et qui nous invitent à une cohabitation spirituelle avec lui dont la cohabitation des corps n'était qu'une image. La douceur est un acte de bienveillance à l'égard des autres hommes, et elle n'a point seulement de regard pour ce qu'ils sont, mais encore pour ce qu'ils pourraient être : elle discerne en eux mille possibilités qu'une main plus rude refoule et flétrit, mais qui, sans l'attention et la confiance qu'elle leur donne, n'auraient peut-être jamais été perçues et n'auraient point fructifié.
La douceur, en nous soumettant à toutes les lois de la condition humaine, nous permet déjà de nous élever au-dessus d'elles. Celui qui s'insurge contre ces lois montre à quel point il ressent et subit leur esclavage, mais celui qui les accepte avec douceur les pénètre et les illumine. D'elles aussi il faut dire que leur joug est doux et leur fardeau léger.
Douceur et fermeté
De toutes les vertus de l'âme, la douceur est la plus subtile et la plus rare, surtout de notre temps ; et en tout temps, elle est la plus difficile à garder et à pratiquer. Il arrive parfois qu'on puisse la confondre avec la facilité, avec la mollesse ou avec la fadeur. Quand la moindre volonté s'y mêle, elle est fausse et nous fait horreur. La véritable douceur est toujours si attentive, si délicate et si active que l'on s'étonne toujours, quand on la rencontre, qu'elle puisse être si bienfaisante sans paraître rien nous donner.
La douceur n'est pas, comme on le pense quelquefois, le contraire de la fermeté : elle en est le poli. La fermeté ne doit point repousser notre main, mais la soutenir, et le contour le plus doux a souvent une netteté qui modère le désir et lui sert de guide. L'union de la douceur et de la fermeté est parfois si parfaite qu'on ne les discerne plus : elles ne se laissent reconnaître ni de celui qui les possède et qui, en agissant, cède à une nécessité et à une grâce naturelle, ni de celui qui les subit et qui trouve en elles un appel et un soutien.
La douceur est si loin de la faiblesse qu'il n'y a qu'elle au contraire qui possède une force véritable. Elle dissout toutes les résistances qui lui sont opposées. L'homme le plus fort n'est pas celui qui résiste à la passion — à la sienne ou à celle d'autrui — par la violence d'un effort, mais par la douceur de la raison. Toute volonté se tend quand on cherche à la vaincre ou à la briser, mais la douceur la persuade. Il n'y a qu'elle qui puisse triompher sans combat et qui transforme l'adversaire en ami. Il existe une fausse douceur qui donne aussitôt le goût de la violence, et une vraie douceur, plus puissante que la violence, qui la rend inutile et qui l'anéantit. Car la douceur n'est pas, comme on le croit, un défaut d'impulsion, mais une impulsion contenue et apaisée. Elle n'est pas une volonté défaillante, mais une volonté surpassée, et qui n'a plus besoin de se tendre : elle imite la nature, mais elle la transfigure, car la nature ne connaît pas la douceur, mais seulement l'indolence ou la fureur.
Douceur et lumière
Nul ne peut connaître la vie de l'esprit si la douceur lui est étrangère. L'animosité, l'amertume ou l'aigreur que l'on rencontre chez quelques-uns sont les marques de l'amour-propre ; elles ont un goût de chair qui se mêle alors à toutes leurs pensées, quelles qu'en soient la force et la grandeur.
On voit parfois des hommes de science qui courent à la recherche de la vérité comme à une conquête. Ils pensent qu'elle ne livre ses secrets qu'à qui est capable de l'y contraindre soit par la rigueur de la démonstration, soit par la torture des instruments. Mais dans cette espèce de violence, la vérité peut se laisser surprendre, elle ne fait point alliance avec nous. Pour qu'elle devienne la récompense de l'esprit, il faut qu'il montre à l'égard des choses une exacte docilité, qu'il soit capable de suivre avec fidélité leur courbe la plus sinueuse. Elle demande toujours qu'il obtienne avec le réel une sorte de concours et même de coïncidence dont la perfection se mesure à sa douceur même. Il faut écouter les réponses que la vérité nous fait dans une sorte d'immobilité et de silence intérieur. Elle attend la complicité d'une attention où il faut qu'elle trouve déjà de l'acceptation, du respect et de l'amour. Dès qu'on essaie de la forcer, elle est rebelle, et cherche à se dérober.
Il faut apaiser le tumulte du corps, les réactions aveugles de l'instinct, et parvenir à une parfaite douceur intérieure pour que les choses nous montrent un clair visage et nous témoignent de l'amitié. Il n'y a point d'événement, ni de circonstance, ni d'être mis sur notre chemin que nous ne soyons capable d'accueillir par la violence ou par la douceur. Et beaucoup d'hommes recherchent la violence et s'y plaisent parce qu'elle leur donne plus d'ébranlement. Un certain nombre lui préfèrent l'indifférence, soit par nature, soit par dessein et lui donnent le nom de sagesse. Quelques-uns seulement connaissent cette divine douceur qui pénètre de lumière l'atmosphère où nous vivons et spiritualise tout ce qu'elle touche.
La douceur est fille de la lumière. C'est toujours la nature qui donne l'impulsion : quand la lumière réussit à l'apaiser et à la fondre, elle expire en douceur. Et la douceur est à l'opposé de l'indifférence, car cette lumière, dès qu'elle naît, rayonne d'amour. La douceur n'est donc pas le contraire de l'ardeur : elle en est la forme la plus parfaite et la plus purifiée. Et si Pyrrhon, qui est le prince des sceptiques, pratiquait, comme on le dit, la douceur véritable, et non point l'indifférence, c'est qu'il y avait chez lui, derrière tous les doutes de la pensée, une participation délicate à l'être et à la vie qu'auraient pu lui envier beaucoup de ceux qui se prononçaient sur de tels problèmes avec plus de hardiesse.
La patience et la douceur
La patience est de subir et d'attendre, ce qui est plus difficile que d'agir et de résoudre. C'est la vertu du temps. Et il faut de la patience pour supporter de vivre dans le temps. Il s'agit d'abord de le remplir quand il paraît vide. Et il ne peut pas y avoir pour nous de meilleur moyen que la patience, qui est une sorte de douceur à l'égard du temps, que nous ne songeons ni à violenter ni à abolir.
Mais la patience ne consiste pas seulement, comme on le croit, à attendre : elle consiste à pâtir, qui est aussi à la fois supporter et souffrir. Dira-t-on qu'étant la vertu du temps et de la souffrance, elle ne peut être qu'une sorte de résignation, qu'elle est donc incapable de créer, et que la joie en est toujours absente ? Il y a en effet une patience négative qui ne sait que porter les épreuves de la vie, et la vie même comme une épreuve. Mais il y a aussi une patience positive dans laquelle la souffrance même est acceptée et voulue. La patience l'accueille sans récriminer. Elle la reçoit sans gémir. Elle ne cherche pas à en tirer vanité comme d'un destin exceptionnel et d'une marque d'élection. Elle ne cherche pas à en tirer vengeance contre tous ceux qui sont épargnés. Elle y reconnaît un don qu'il faut aimer et faire sien, comme un élément même de sa personne et de sa vie.
Cette patience positive garde à l'âme son activité et même son allégresse dans l'adversité. Elle supporte toutes les contradictions sans céder aux mouvements de l'amour-propre ou de la colère. Elle convertit en douceur toutes nos premières agitations.
Dans son essence la plus profonde, elle sait poursuivre une œuvre dont elle ne voit pas et peut-être dont elle ne verra jamais le fruit. Alors, elle est justement nommée persévérance. Elle ne se laisse aveugler ni par l'ivresse de la prospérité, ni par celle du malheur.
La patience ne connaît ni l'indifférence, ni l'abandon. Elle suppose beaucoup de force et de confiance. Mais il arrive qu'elle me retient d'agir. Elle ne devance pas l'heure. Elle ne perd pas courage, même si le temps ne tient jamais les promesses de l'éternité ; car, cette éternité, elle ne l'attend pas. Déjà elle y vit. Avoir devant soi le temps qui rachète tout, c'est considérer qu'il n'y a rien dans le temps qui s'achève jamais, c'est être déjà au-delà de tous les temps.
Elle est peut-être la plus haute vertu du vouloir. « S'impatienter, dit Fénelon, c'est vouloir ce qu'on n'a pas, ou ne pas vouloir ce qu'on a. » Tant qu'on veut le mal qu'on souffre, il n'est pas un mal. Pourquoi en faire un vrai mal en cessant de le vouloir ?
Une présence qui nous surpasse toujours
L'habitude me rend aveugle et indifférent à l'égard de toutes les choses extraordinaires qui remplissent le monde, de la lumière, du mouvement de ma propre existence, et de vous qui m'adressez la parole et qui tout à coup venez au-devant de moi : mais sans elle, je ne verrais partout que des objets d'épouvante ou des présences miraculeuses. L'enfant sait bien que ce sont les objets les plus familiers qui, quand il les fixe pendant un moment en oubliant tout à coup leur usage, lui apportent le plus d'étonnement. Et l'art le plus parfait est celui qui nous les montre dans une sorte de révélation, comme si nous les voyions pour la première fois. Ainsi sans l'habitude, la réalité s'offrirait à nous d'une manière si directe et si vive que nous n'en supporterions pas la vue. Nous demandons à l'habitude une sorte de sécurité.
Or toutes les entreprises de l'esprit visent non pas, comme on le dit, à l'acquérir, mais à la rompre, afin de découvrir le spectacle fabuleux qu'elle recouvre et qu'elle dissimule toujours. Ainsi les hommes ont bien tort de mépriser l'humble objet qu'ils ont sous les yeux, de faire des rêves stériles d'avenir, d'imaginer au-delà de la mort un monde qui comblerait enfin leur attente. Tout le réel leur est donné, mais il est difficile d'en obtenir une image pure. Ce n'est pas en dépassant l'apparence, comme on le dit toujours, qu'on parviendra à saisir la vérité ; car nous avons toujours besoin d'une vérité qui apparaisse, et les plus grands esprits nous rendent apparent ce qui jusque-là nous avait échappé et que l'habitude tout à l'heure ensevelira. Ni derrière le monde, ni au-delà de la mort, il n'existe une autre réalité que celle que nous contemplons aujourd'hui, mais les uns la repoussent pour courir après les chimères ; les autres trouvent en elle, selon leur puissance d'amour, toutes les joies de la terre et toutes celles du paradis.