Chapitre 12. L'espace spirituel
1. Vertus de la connaissance
La connaissance est le propre de l'homme : elle le divinise. Elle le met en rapport avec ce qui le dépasse. En l'arrachant à lui-même, elle ne cesse de l'enrichir. Elle l'élève de l'existence momentanée, qui est celle du corps, à l'existence éternelle, qui est celle des idées.
Mais le zèle dont l'amour-propre s'enflamme pour elle lui donne un éclat trop vif qui est un effet de la convoitise plutôt que de la lumière. Or la connaissance, qui nous met en présence du Tout, doit abolir l'amour-propre au lieu de le servir ; elle a le désintéressement pour essence. Pourtant, elle agrandit le moi à sa mesure, bien qu'en l'éloignant toujours de lui-même. Il y a une proportion entre l'esprit qui connaît et la connaissance qu'il a réussi à acquérir. Mais, si l'on peut dire que tant vaut l'esprit tant vaut la connaissance qu'il se donne, il faut dire aussi l'inverse.
Il n'y a pas d'autre possession que celle que la connaissance nous apporte : elle est la possession tout intérieure et personnelle de ce qui est au-delà du moi et que le moi parvient pourtant à embrasser et à contenir. Il est également vrai que, dans la connaissance, l'esprit sort de lui-même pour se rendre le monde même présent et qu'il rentre en lui-même et y fait rentrer le monde. La connaissance est bien une sorte de frontière entre le moi et le monde, mais qui permet entre eux toutes les communications et tous les échanges. Elle n'est d'abord qu'un spectacle que nous nous donnons à nous-même mais dans ce spectacle viennent se croiser tous les chemins de la volonté et du désir. Elle est le terme de toute activité : et même quand elle paraît n'être qu'un moyen à son service, c'est que cette activité cherche seulement à l'étendre. L'homme proteste toujours contre le commandement par lequel on tente d'enchaîner sa volonté : il met en doute sa valeur et soupçonne toujours en lui quelque dessein de l'intérêt. Il ne veut agir que dans la connaissance et il voudrait que la connaissance fût suffisante pour le faire agir.
Mais de quoi y a-t-il connaissance ? Il serait contradictoire qu'il pût y avoir connaissance de soi, c'est-à-dire de cette possibilité de connaître qui ne se réalise que par la connaissance de ce qui n'est pas soi. Toute connaissance est donc connaissance d'un objet et, comme telle, est incapable de nous contenter : elle n'est qu'une image frivole qui n'intéresse que notre curiosité. Mais l'objet peut acquérir une signification s'il devient un instrument de médiation entre moi et vous, si nous pénétrons grâce à lui dans un monde où nous ne sommes plus seuls, où la rencontre d'un moi qui n'est pas le mien, illumine tout à coup mon propre moi dans un monde spirituel dont on peut dire à la fois qu'il nous dépasse et qu'il nous est commun. Alors, la connaissance, qui n'est jamais que relative, est devenue le chemin d'une révélation qui, elle, est absolue.
2. Du dehors au dedans
Il n'y a que la connaissance qui, en droit, enveloppe tout ce qui est : il n'y a que d'elle que l'on puisse dire qu'elle contient tout comme la lumière qui, elle aussi, est indifférente à ce qu'elle éclaire. Elle est donc universelle par destination et il ne faut pas demander à l'homme d'apprendre à se connaître, mais à connaître ce monde où, loin d'être lui-même un objet parmi tous les autres, il n'est rien, sinon cet acte de la connaissance qui a le monde pour objet et non pas lui-même.
Mais toute connaissance doit aller du dehors au dedans, bien que pour la plupart des hommes elle s'arrête à l'objet, c'est-à-dire au dehors. Ainsi, pour le savant, il n'y a pas de dedans : la réalité se réduit à une apparence qui se montre. Il ne connaît des choses que leur forme manifestée ; il ne pense qu'à leur retirer cette intime initiative qui les fait être afin de calculer l'ordre selon lequel elles agissent les unes sur les autres, qui lui donne prise sur elles et lui permet de s'en servir. Au-delà de toutes ces relations toujours identiques entre des événements toujours différents, il y a ce que les mailles de ce fin réseau sont incapables de retenir, c'est-à-dire la réalité elle-même, qui s'impose à moi dans le présent, avec sa qualité propre, sous une forme unique et irrecommençable. Elle dépasse toujours la science qui la cerne de toutes parts sans parvenir à la saisir.
Avec la connaissance des êtres, et non pas des choses, il en va tout autrement. Le dehors n'est pour moi qu'un signe. Les gestes, la physionomie ne sont que des témoignages : mais je ne m'intéresse qu'à leur signification. Les lois de la science me laissent impuissant à l'égard de l'individu qui est devant moi, qui est le seul objet de mon attention et dont je sais qu'il est soumis à ces lois, mais non point comment il diffère des autres individus qui leur sont soumis comme lui. Or, ce que je cherche en le regardant, ce ne sont pas les influences qu'il subit sans les dominer et qui expriment ce qu'il n'est pas, plutôt que ce qu'il est, mais ce libre pouvoir qu'il exerce, parfois sans le soupçonner, et sans lequel je le relègue au rang des choses, en cessant, dans les deux acceptions que je donne à ce mot, de le considérer.
Cette règle que l'on applique dans la connaissance des autres hommes, qu'il ne faut jamais s'arrêter ni aux paroles ni aux actes, mais aller toujours jusqu'aux significations et aux intentions, nous montre bien où nous devons chercher partout la véritable réalité : en toutes choses, comme ici, elle réside dans l'intimité et la spiritualité dont nous voyons seulement l'apparence, qui souvent nous les dissimule et qui nous suffit presque toujours.
3. L'espace spirituel
Les hommes se distinguent les uns des autres par l'ampleur et par la pureté de l'espace spirituel qu'ils sont capables de créer autour d'eux. Chacun de nous est emprisonné par un mur de matière qui fait de lui un esclave et un solitaire. Mais le désir ne cesse de le reculer et l'intelligence de le traverser. Ainsi se dilate peu à peu autour de chacun de nous cette atmosphère de lumière qui lui permet de se voir, qui délivre ses mouvements et leur donne à la fois leur aisance et leur liberté, qui lui découvre d'autres êtres semblables à lui, environnés comme lui de ce même horizon clair et spacieux où il faut d'abord qu'ils cohabitent pour pouvoir ensuite communiquer selon l'ardeur et le désintéressement de leur pensée et de leur amour.
C'est une grave erreur de penser que le monde des corps est un monde commun à tous tandis que le monde de l'esprit est le secret de chacun. Car d'abord, le monde des corps n'est un monde public que parce qu'il est un spectacle que notre pensée est capable d'embrasser, tandis que notre être de chair, irréductiblement séparé de tous les autres êtres de chair, est toujours agité de quelque frémissement qui n'appartient qu'à lui seul et que l'on ne parvient jamais à dominer, à révéler ni à taire, à connaître ni à ignorer tout à fait. Au contraire, la pensée, qui est invisible, dépasse toujours les limites du corps : elle ne s'y laisse point enfermer ; et il est admirable que ce soit dans l'intimité même de la pensée que tous les êtres individuels deviennent capables de communier et qu'ils puissent acquérir des corps eux-mêmes une connaissance qui est vraie pour tous.
Il n'y a point d'autres solitaires que ceux qui sont seuls avec leur corps : et c'est le dialogue de chacun avec son propre corps qui produit en lui une solitude remplie par l'amour de soi dans laquelle il n'a point de compagnon. Mais l'esprit n'est jamais seul : il est ce parfait vide intérieur qui est capable de recevoir en lui l'univers ; il est l'obstacle aboli, la préoccupation dissoute ; il est l'infinité des chemins qui s'ouvrent devant nous et qui sollicitent nos pas, l'infinité des demandes qui ne cessent de nous assaillir et qui sont déjà pour nous des réponses.
Tous les êtres sont appelés à quitter l'espace matériel, qui est le règne de la contrainte, de la douleur et de la guerre et doivent apprendre par degrés à habiter et à vivre dans un espace spirituel où règnent la liberté, la paix et l'amour : là tout est aéré, mobile et transparent. Le regard s'empare des objets sans être retenu par eux. Le souffle de la respiration plonge avec calme jusqu'aux profondeurs les plus lointaines de l'Être. Nul objet ne se refuse à la main qui cherche à le saisir. Il ne se livre à elle que dans un contact à la fois net et doux dont toute résistance a disparu. Notre activité a brisé ses chaînes : un champ illimité s'ouvre devant elle et devient son séjour. Désormais, toute distinction s'abolit entre ce que nous subissons et ce que nous faisons, entre le désir et la possession, entre la réalité qui nous est offerte et les créations de la volonté, entre les états de notre âme et la configuration même des choses.
Comme le mouvement permet à notre corps d'occuper tous les lieux de l'espace matériel et de se mettre à la place des autres corps, la sympathie permet à notre âme d'occuper tous les lieux de l'espace spirituel et de se mettre à la place des autres âmes.
Un esprit spacieux a aboli toutes les barrières qui retenaient devant lui l'attention ou le désir. Il embrasse un horizon sans limites et, dans tous les chemins où il s'engage, il ne rencontre que des objets stables et lumineux qu'il n'éprouve ni inquiétude à quitter, ni vanité à retrouver.
4. Les deux lumières
Il n'y a rien, dira-t-on, de beau, de noble et de pur dans le monde que la lumière. Tout ce qu'elle enveloppe, et même tout ce qu'elle touche, est aussitôt embelli, ennobli et purifié. Elle fait éclater toutes les horreurs qui remplissent la nature, mais elle n'en est pas souillée.
Nous ne sommes attentifs à la lumière que par les ombres qui l'accompagnent et c'est dans l'ombre même que nous cherchons souvent les bienfaits de la lumière, à la fois parce qu'elle nous préserve de son éclat, parce qu'elle nous en découvre la proximité et, parce qu'elle porte en elle sa présence diffuse. C'est la lumière du jour qui fait la beauté de la nuit : elle enferme en elle tout le mystère de la nature dont le jour nous donnera la révélation. Mais il y a dans la nuit le souvenir et la promesse du jour et l'obscure clarté qui rejoint le crépuscule à l'aurore. La nuit nous donne toujours une incomparable émotion et il y a en elle une vie profonde et secrète que le jour épanouit peu à peu dans la précision des formes et des contours. La sensibilité est comme une nuit d'où le jour de la pensée ne cesse d'éclore. Mais qui peut penser à les séparer ?
Or il y a deux sortes de lumière dont l'une n'est, si l'on peut dire, que l'ombre de l'autre, bien que le plus souvent elle nous contente. Car il nous suffit que les objets paraissent au regard enveloppés par la lumière du soleil pour que nous oubliions une autre lumière qui les éclaire du dedans, que nous percevons en fermant les yeux et qu'il faut retrouver à travers l'autre pour qu'elle nous révèle toujours les âmes derrière les corps.
Et si la lumière extérieure nous révèle le rapport des choses avec notre corps, la lumière intérieure nous révèle leur rapport avec notre âme, c'est-à-dire leur âme même, ce qu'elles sont et non plus ce qu'elles paraissent : c'est la lumière de l'amour. En elle le sens même de notre vie se découvre, les tâches qui nous sont proposées cessent de nous contraindre et les solutions s'offrent à nous avant les problèmes. Dès qu'elle nous éclaire, nous sommes moins sensibles encore aux objets qu'elle nous montre qu'à la joie qu'elle-même nous donne.
5. Simplicité du regard spirituel
« Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux. » Déjà, toute communication réelle avec un autre homme est un effet de la simplicité. Elle seule peut donner à l'intelligence et à la sensibilité cette parfaite délicatesse qui, en délivrant le regard de la taie de la convoitise, assure sa lucidité.
La vérité ne peut jamais pénétrer que dans une conscience qui s'en montre digne. Cela est vrai déjà de la connaissance des choses matérielles. Mais alors, une certaine application de l'attention y suffit ; quand il s'agit des spirituelles, il y faut encore une certaine pureté du vouloir. Aussi est-ce un domaine où les aveugles sont plus nombreux. Et l'on peut dire à la fois que celui qui s'élève le plus haut est aussi celui qui connaîtra la lumière la plus claire et la plus belle, et que celui qui aura le mieux vidé son âme de toutes les souillures de l'amour-propre aura le plus de place pour la recevoir.
Les philosophes que l'on considère comme les plus grands ressemblent souvent à d'industrieux mécaniciens dont les concepts bien polis s'agencent dans d'adroites combinaisons. Il y a là une tentation à laquelle n'ont su échapper ni Aristote, ni Spinoza, ni Hegel. Mais on trouve dans l'esprit le plus simple une croissance droite et naturelle qui suffit à le mettre au-dessus de cette apparente grandeur.
Et il y a une simplicité du regard spirituel qui dissipe et qui dépasse toutes les subtilités, toutes les apories de la raison. Tant de sapes qui s'ignorent deviennent des chemins de lumière qui se multiplient et qui convergent tous vers le même foyer.
6. Pureté
La pureté du regard qui livre tout l'être sans avoir besoin de recourir à aucun mouvement, à aucun geste, à aucun signe, à aucune parole qui, détruisant son unité, substitueraient à son essence éternelle son état ou sa volonté d'un moment, nous rend sensible, sans aucune image ni aucune arrière-pensée, cette sorte de communication réciproque et sans objet qui s'établit entre les différents êtres dans la participation à une même vie et la contemplation du même univers.
La pureté du sourire, en détendant tous les traits, non seulement cesse d'exprimer certaines émotions ou certaines passions particulières, mais témoigne bien plutôt de leur abolition : il ne subsiste plus en nous que l'accueil même fait à la vie, un mouvement immobile où le corps et l'esprit ne font qu'un. L'individu s'est dissous, il cesse d'être perçu, il nous apporte la révélation d'un ordre spirituel dont il est à la fois l'instrument et le véhicule.
La pureté atteste le jet naturel d'un être qui est enraciné dans le réel et remplit en lui la fonction qui lui est dévolue avec une aisance tranquille qui exclut à la fois l'artifice et la négligence. Elle surmonte l'opposition de la spontanéité et de la réflexion, car elle n'a pas besoin de la réflexion, de telle sorte que tout en elle paraît se faire spontanément. Et pourtant elle ressemble moins à ce mouvement instinctif et sans cesse renaissant qu'à l'acte immobile de présence constante à soi-même par lequel notre essence même se réalise.
La pureté donne à toutes les choses matérielles un visage spirituel : elle ignore le calcul, l'effort et le mérite. Elle réalise une sorte de coïncidence entre la nécessité et la liberté, entre la grâce et la nature. Elle accompagne une joie tranquille, faite d'apaisement et de consentement où toute la profondeur de l'existence est d'abord mesurée, où toute la douleur qu'elle pourra nous apporter est d'avance acceptée.
7. Purification
La pureté est un acte de présence à soi-même et au monde. Il n'y a point d'acte qui soit plus difficile à accomplir : tout divertissement qui brise l'unité de notre être est impur. C'est une inclination de l'âme vers ce qui lui est étranger, vers ce qui est périssable, et déjà une fuite vers le néant : elle ne reçoit jamais de nous un véritable consentement. Personne ne se livre au divertissement avec une parfaite liberté intérieure et une absolue sincérité : ce n'est point l'amour qui nous mène vers lui, mais le défaut d'amour.
La pureté crée dans la conscience un vide actif : elle est à la fois attente et attention, confiance et appel et nous laisse toujours les mains libres.
L'impureté trouble le clair rapport de la volonté avec notre pure essence : elle nous oblige à nous laisser séduire par des objets extérieurs à nous et au-dessous de nous, qui rompent notre activité spirituelle et l'obscurcissent. Garder la pureté, c'est savoir s'abstenir, c'est réserver cette pure essence de nous-même, c'est-à-dire la volonté que Dieu a sur elle, c'est empêcher qu'elle s'altère, beau mot si simple et si nu qui suffit à désigner toutes les corruptions.
On dit la pure nature et on dit aussi l'esprit pur, mais la volonté qui les joint risque toujours de rendre l'un et l'autre impurs.
La pureté est la vertu de l'innocence, mais nous ne cessons de la perdre pour la reconquérir. Et c'est pour cela que notre vie spirituelle se réduit toujours à une œuvre de purification. On peut la concevoir sous deux formes différentes et pourtant convergentes : sous une forme négative qui nous conduit à détourner notre regard de tout ce qu'il y a en nous et hors de nous de bas et de vil, et qui suffit à produire sa forme positive ; à rétablir en nous ce qu'il y a de meilleur, l'élan spirituel, l'innocence première que toute cette ombre dissimulait. Ainsi elle transforme le mal en bien sans nous obliger à lutter contre lui.
Elle ne chasse pas les mauvaises pensées, mais elle les empêche d'arriver au jour, non point qu'elles ne montrent jamais leur visage, mais une pensée meilleure leur barre aussitôt le chemin.
La nature, dit saint François de Sales, produit « les pampres et les feuilles en même temps que les raisins, et il faut sans cesse l'effeuiller et l'ébourgeonner ». Il y a deux instruments de purification : la douleur, qui nous oblige à nous détacher des choses, et la mémoire, qui, une fois qu'elles nous ont quittés, nous oblige à les spiritualiser.
8. La source claire de la vie
La pureté pénètre dans nos retraites les plus lointaines : elle dissout cette lie d'égoïsme, cet amas de faux intérêts, ce mélange de crainte, de suspicion et de bassesse que les préjugés avaient formé en nous pour ainsi dire malgré nous. La pureté le traverse et passe au-delà. Le monde n'a plus pour elle de fond ténébreux : elle descend jusqu'à la source claire de la vie. Il arrive qu'elle laisse voir sans rougir ce que l'on est habitué à cacher sans soupçonner qu'il puisse être regardé. Mais elle donne toujours à la nature elle-même une sorte de rayonnement. On peut la définir à la fois comme l'absence et le sommet de la pudeur.
Quand la plupart des hommes admirent que la pureté permette ainsi à un être de ne laisser rien voir que ce que l'on pourrait regarder comme son propre secret, cet être qui est pur admirerait qu'il pût en être autrement, ou qu'il y eût rien dans aucun être qui pût mériter le nom de secret. Les êtres purs ne se montrent jamais, bien qu'il n'y ait qu'eux dont on voie le fond. C'est qu'il n'y a pas pour eux de différence entre se montrer et être. Ce qu'ils nous découvrent, c'est la perfection de leur nature dont l'équilibre est si juste qu'il la rend invisible, comme Dieu, l'eau, la lumière et la vertu. Elle ne laisse paraître aucune pensée, aucune action, aucun sentiment particulier que l'on pourrait opposer à d'autres et qui pourraient susciter en nous l'inquiétude d'une limitation ou d'une insuffisance, la pensée d'un avenir et d'un passé qui pourraient être autres. Ou du moins, on les oublie pour percevoir seulement l'essence dont ils témoignent et dont on ne les distingue plus.
Le contraire de la pureté est le souci, qui divise toujours la conscience : mais la pureté abolit tous les conflits de l'être avec lui-même. Un être pur est toujours tout ce qu'il est. La pureté est la qualité de l'enfant qui nous livre toutes ses puissances avant qu'elles soient altérées ou refoulées.
La plupart des hommes trouveraient aisément dans leur cœur, s'ils leur prêtaient attention, les mouvements les plus purs ; mais ils ne consentent ni à les voir, ni à les avouer, ni à les suivre, car ils craignent naturellement d'être regardés comme dupes et d'être méprisés.
9. Voir les choses naître
La pureté est une transparence vivante : c'est la vertu des sources. Quand nous voyons le réel dans un jour assez pur, nous le voyons naître.
La pureté est indivisible : tout ce qui ternit la pureté du cœur ternit aussi la pureté de la pensée et celle du vouloir. Elle anéantit le sens propre : elle nous délivre de toute préoccupation personnelle, elle met à nu l'existence même des choses et nous permet de participer à l'acte profond par lequel elles se réalisent.
La pureté est de vouloir que les choses soient ce qu'elles sont. L'impureté est de vouloir qu'elles soient autres et par conséquent de les penser par rapport à nous, d'introduire en elles le ver du mensonge ou le ver de la convoitise.
La pureté ne récuse rien de ce qui est devant elle : elle ne songe ni à le modifier, ni à y ajouter. Elle perçoit dans le monde, non pas seulement une diversité qui l'émerveille et qui prévient sa réflexion, mais une hiérarchie à laquelle elle se sent accordée avant que sa volonté ait à intervenir.
Elle-même ne nous apporte rien. Elle permet que tout nous soit apporté. Elle tremble d'introduire dans le réel la moindre haleine qui le ride. Elle est muette et interrogative.
L'âme ne possède rien, mais elle peut tout accueillir. Tout est pour elle offrande et don. Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. Mais Narcisse ne veut voir que lui-même. Quand on a le cœur pur, on reçoit tous les dons. Mais Narcisse ne veut recevoir que lui-même pour don.
L'impureté est de vouloir garder pour soi des biens qui sont offerts à tous et, en faisant le geste de les retenir pour empêcher qu'ils ne s'échappent, de les faire en effet s'échapper.
10. Beauté de la présence pure
La pureté est une vertu simple et sublime qui produit en nous le silence des passions et dorme tout à coup au monde une telle transparence que nous retenons notre souffle de peur de la troubler. La pureté est le miracle du naturel.
Elle fait tomber l'apparence comme un voile inutile. Elle abolit toute distinction entre la réalité et la connaissance, comme si la connaissance la plus fidèle était encore impure ; elle nous donne cette impression étrange de n'en avoir plus besoin, et de nous rendre la réalité même présente.
La pureté ne se distingue pas de la lumière. Et aucun objet n'est pur que par la lumière qui l'éclaire. En elle on voit tout le reste et il semble qu'on ne puisse la voir elle-même. C'est qu'elle n'est rien de plus que la vérité de tout ce qui est. Alors elle donne à l'atmosphère tant de limpidité que les objets sur lesquels le regard s'arrête paraissent émaner d'elle, au lieu de la rompre.
En elle, les choses et le sens ne font qu'un. Elle leur donne ce visage familier qu'il nous semble pourtant découvrir pour la première fois et nous éprouvons un étonnement que tout motif d'étonnement nous soit ainsi retiré devant elles. Elles retrouvent la nudité de leur innocence première comme si Dieu, sans nous montrer sa propre face, se rendait visible pourtant dans le don qu'il nous a fait d'elles.
Le réel est toujours pur. Il n'y a que l'amour de soi, c'est-à-dire l'abus que nous faisons des choses, qui peut altérer leur fin naturelle et rendre impures les plus belles. La pureté réduit chaque chose à sa seule essence ; elle met à nu ce qui la fait être ; elle fait paraître son point de conformité avec la volonté de Dieu. Alors elle nous découvre un monde si secret et si beau que nous osions à peine en soupçonner l'existence ; il semble qu'elle suffit à le créer, et elle dissipe le monde troublé où nous pensions vivre jusque-là comme un rêve obscur et inconsistant.
L'art le plus beau est aussi le plus pur. C'est celui qui surpasse et abolit tous les prestiges ; il rend visible la vérité invisible ; il donne aux choses les plus humbles une incomparable profondeur spirituelle et aux plus profondes la simplicité et le naturel.
Il n'y a pas de chose belle qui ne soit pure. La pureté embellit toute chose. Elle est la mesure même de sa valeur. C'est en la dépouillant de tous les éléments étrangers qui la recouvrent et qui la dissimulent qu'elle nous montre sa plénitude, comme on le voit dans ces expressions : l'entendement pur, la volonté pure, le pur amour. Une âme qui est pure est la seule qui puisse recevoir en elle la beauté de la lumière et de l'amour.
La pureté exclut tout mélange, non point qu'elle retire rien au réel, mais au contraire parce qu'elle le saisit lui-même dans son unité, sans rien y ajouter qui, venant de nous-même, ne peut manquer de l'altérer et de le corrompre. Loin d'être abstraite et de supposer toujours un choix et un retranchement, il y a en elle cette parfaite unité qui est une infinité présente, rebelle à toute analyse.
11. Le sommet de l'âme
Il est impossible de donner un sens à la vie, et même d'accepter de vivre, si l'on n'a pas découvert une fois ce sommet élevé de la conscience où la pensée et la volonté cherchent à s'établir, et d'où on ne devrait jamais les laisser descendre, dont le souvenir nous revient à l'esprit chargé à la fois de regret et d'espérance et continue encore à nous soutenir lorsque nous n'avons pas la force de le gravir. Nul ne pourra prétendre y faire son séjour qui n'aura point adopté comme règle inflexible de repousser les sollicitations médiocres, les conversations inutiles et oisives, les pensées d'amour-propre toujours associées à quelque souci qui nous pèse, à quelque intérêt qui nous divertit. Encore cette règle ne suffit-elle pas, et nous pourrions la suivre avec fidélité et demeurer pourtant dans un état d'indifférence et de sécheresse. Le sommet de la conscience est une pointe brillante que seule est capable d'atteindre notre activité la plus pure : le moindre grain de poussière suffit à l'émousser et à la ternir ; notre âme n'obtient dans ce sommet aucune assiette et elle en retombe vite ; c'est là pourtant qu'elle trouve le seul équilibre qui puisse lui convenir et qui est tout à la fois le plus parfait et le plus instable.
C'est alors aussi, par une sorte de paradoxe, que la capacité de notre conscience se trouve exactement remplie. Toutes les puissances de l'âme s'exercent et s'accordent à la fois : et leur contrariété même, qui était pour elles un empêchement, accroît encore la force et l'aisance de tous leurs mouvements. La suprême tension intérieure ne fait plus qu'un avec cette suprême détente qui nous livre la présence même des choses et qui donne aux plus humbles un extraordinaire relief et une lumière surnaturelle. L'intention est si simple et si droite que le monde lui est docile et semble recevoir une signification qui la réalise. Le dedans même du monde est pour nous transparent, tandis que le dedans du moi ne fait plus qu'un avec cette clarté : alors l'âme est tellement au-dessus des états qu'elle ressent qu'ils ne suffisent plus à la troubler.
C'est donc dans le présent que se trouve situé le sommet de notre conscience. Mais nous ne savons pas nous y tenir : nous nous excusons en disant qu'il ne pourrait fournir une matière assez grande à notre pensée et à notre action, et c'est pour cela que nous l'abandonnons toujours. Mais nous voulons faire oublier qu'il demande un effort trop grand pour notre courage et nous nous en détournons pour donner à notre activité fléchissante un objet plus fragile et plus accessible, qui puisse la divertir ; elle le demande au passé ou à l'avenir, c'est-à-dire au souvenir et au rêve.
Le présent est un sommet d'où nous découvrons l'infinité du monde comme un océan sans rivages où il n'y a ni de havre que nous puissions atteindre un jour, ni de chemin vers un lointain mystérieux, qui nous échapperait toujours. L'infinité, c'est la négation de la fin et par conséquent aussi du chemin. Elle est elle-même la fin et le chemin. Car la conscience n'obtient l'équilibre et la sécurité que lorsqu'elle nourrit son regard de l'infini, au lieu d'en faire un perpétuel au-delà.