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Chapitre VIII. Solitude et communion

1. Amour-propre et solitude.

Tous les hommes ne sont pas capables de faire un bon usage de la solitude. Il arrive qu'elle aiguise encore un amour-propre que la société a déçu. Certains, lassés d'une renommée qui aujourd'hui les rebute et qui n'était faite que d'une admiration ou d'un mépris tous les deux injustes, se réfugient dans une solitude farouche, cherchant une tranquillité qui les fuit, poursuivis dans la retraite la plus lointaine par tous les tourments de l'opinion. Pour garder à l'intelligence sa pointe, à l'activité son loisir, au bonheur son innocence, il valait mieux l'obscurité avec quelques amis.

Mais il arrive que l'amour-propre espère tirer un parti plus solide de la solitude. Car, au milieu des hommes, il nous portait à rechercher des avantages illusoires que l'on nous contestait, tandis que, dans la solitude, il pense que toutes les richesses du monde intérieur vont lui être révélées comme une sorte de secret. Mais ces biens spirituels et invisibles, qui s'accroissent d'être partagés, ne peuvent point servir de pâture à l'amour-propre : il les chasse dès qu'il veut mettre la main sur eux.

Nous cherchons toujours dans la solitude la présence de Dieu ; mais si nous voulons la capter, au lieu de nous oublier en elle, elle se retire. Au moindre effort que nous faisons pour nous l'approprier, elle nous échappe et sa lumière même s'obscurcit. Le véritable progrès intérieur qui se réalise dans la solitude ne se reconnaît point à la joie que peut nous donner une contemplation séparée, mais à ce dépouillement de l'amour-propre, à ce rayonnement spirituel, qui nous permettent, quand nous retournons au milieu des hommes, d'anéantir entre eux et nous la rivalité des intérêts et de ne plus sentir que la communauté de nos destinées.

L'amour-propre rend également difficile à l'homme de vivre dans la solitude et d'en sortir une fois qu'il l'a goûtée. S'il lui est si difficile de vivre dans la solitude, c'est que la vanité l'attire au dehors et le disperse parmi tous les objets qui l'entourent. Et s'il lui est difficile de sortir de la solitude, c'est parce qu'il ramène tout à soi et qu'il éprouve en face de soi un sentiment d'orgueil dont il ne jouit bien que tout seul.

Mais s'il peut y avoir une solitude qui nous emprisonne dans l'amour-propre, il y en a une autre qui nous en délivre. Il se forme déjà en elle une société invisible qui nous suit à l'intérieur de la société visible et la transfigure. L'amour-propre porte avec lui jusque dans la société une solitude qui est misérable : mais l'amour va chercher dans la solitude la source et déjà la présence d'une communion avec tous les êtres.

2. Cloîtres.

La fondation des cloîtres exprime moins le besoin de dresser une barrière entre le monde spirituel et le monde matériel que le besoin d'opposer à une vie qui nous a été proposée par Dieu, et qui est pleine de difficultés et d'épreuves que nous n'avons pas choisies, une vie qui nous paraît plus simple et plus parfaite, mais qui obéit à des règles que nous nous sommes données.

Il ne faut approuver dans la fondation des cloîtres ni la volonté de séparation entre le temporel et le spirituel, ni le désir de se soustraire aux exigences de l'existence la plus commune, ni la tentation de s'en imposer de nouvelles qui semblent plus dures ou plus opportunes. Les cloîtres prétendent réaliser sur la terre une image visible de la vie spirituelle. Mais il faut préférer à la solitude des cloîtres toutes les rencontres que Dieu met sur notre chemin dans une société plus ouverte où toutes les existences sont mêlées. Chacun y réalise sa vocation intérieure par des voies plus profondes et plus vraies.

La solitude du cloître est un symbole imparfait de la solitude de l'âme ; et ceux qui n'ont pas trouvé celle-ci dans le monde ne la trouveront point dans le cloître. Ceux qui se laissent dissiper par le monde trouvent dans la solitude l'imagination qui les dissipe plus encore. Et quand ils n'ont point le regret de ce qu'ils ont perdu, ils s'abandonnent au tourment de ne point trouver ce qu'ils sont venus chercher. Les seuls qui puissent profiter dans le cloître sont ceux qui n'avaient pas besoin du cloître.

La vie monastique est pleine de grandeur et de volupté, mais d'une grandeur et d'une volupté qui peuvent être celles de l'amour-propre. Et c'est contre l'amour-propre sans doute que s'engagent dans le cloître les luttes les plus douloureuses. Car rien n'est plus difficile dans la solitude que de discerner la voix de Dieu de celle de l'individu. Et il arrive que celui qui croit n'entrer au cloître que pour renoncer à l'amour-propre ne cherche dans le cloître que des joies d'amour-propre plus violentes et plus subtiles. Il prend la fuite pour échapper au poids de la misère visible ; mais il s'impose à lui-même une misère d'imagination ; et l'amertume qu'il y sent n'est rien de plus que le remords de son évasion.

C'est un acte inhumain que de se retirer de la société pour jouir dans la solitude, et par la seule méditation, de soi-même et de Dieu. La solitude spirituelle n'exclut point la société ; elle l'appelle ; elle en est la forme en quelque sorte idéale : c'est l'idée d'une société parfaite et qu'il faut porter au milieu des hommes pour que tous les hommes y puissent entrer.

3. La solitude nous juge.

Le goût de la solitude n'est pas toujours la marque d'un goût de la vie spirituelle : il traduit souvent une susceptibilité un peu farouche de l'amour-propre, la satisfaction qu'on éprouve à rester seul, à ne plus se laisser détourner de soi, à s'abandonner à ses souvenirs ou à ses rêves avec complaisance ou avec amertume. Dans les cas les plus favorables, cette séparation qui consiste à se tenir loin des hommes et à s'abstenir de leur contact, de crainte qu'il puisse nous divertir ou nous souiller, n'est qu'un moment de la vertu : il est nécessaire pour que nous puissions nous purifier et nous recueillir en présence de Dieu : mais nous ne pouvons en faire un état sans que notre amour-propre y cherche son triomphe et notre paresse son délice.

Nul ne fera jamais rien de grand dans le monde s'il ne peut d'abord se replier sur lui-même, s'enfermer dans une solitude parfaite comme dans une coque dure où il découvre le germe de sa propre croissance, le secret de sa force et de son destin. Il faut rassembler, éprouver et mûrir toutes les puissances de son être caché avant de les montrer au jour. Une fois réduit à lui-même et privé de tout soutien extérieur, l'homme est obligé d'évoquer toutes ses puissances spirituelles pour ne pas périr de désespoir. Ainsi la solitude, surtout s'il est capable de la maintenir au milieu des autres hommes, ne peut que le grandir. Dans la société, il lui suffit de se laisser porter pour avoir l'illusion d'agir ; et il arrive que la fausse grandeur lui donne plus de contentement que la vraie. Mais la solitude, en le délivrant de toutes les sollicitations extérieures, le ramène vers le centre de lui-même et fait naître en lui mille forces inconnues et miraculeuses qui changent pour lui la figure du monde et le mettent de pair avec sa destinée.

La valeur d'un homme se mesure à la puissance de solitude qui subsiste en lui, même au milieu de la société, et à l'ardeur intérieure qui la nourrit. Toute notre force, toute notre joie naissent de la solitude, toute notre richesse aussi, puisque rien n'est à nous que ce qui reste encore à nous quand nous sommes seuls.

Ainsi, la solitude nous juge : certains la considèrent comme un abîme et certains comme un refuge. Elle est pour les uns un état profond et bienheureux qu'ils ne parviennent pas toujours à obtenir et pour les autres un état douloureux et tragique qu'ils ne parviennent jamais à surmonter.

4. Être le même dans la société et dans la solitude.

Il ne faut pas chercher un biais entre la solitude et la société ; il faut savoir les réunir en portant, pour ainsi dire, chacune d'elles jusqu'au dernier point : la perfection de la solitude et la perfection de la société se confondent. Mais pour cela il faut être le même dans la solitude et dans la société, ne montrer dans la société que son essence solitaire et faire de la solitude une société spirituelle avec tous les êtres. Mais la plupart des hommes sont également incapables de vivre en société et de vivre solitaires. Car ils ont besoin de la société, mais pour y nourrir leur amour-propre ; et ils n'emportent dans la solitude que le souvenir des faveurs et des blessures qu'ils doivent à la société. Ainsi, ils sont sans cesse rejetés de l'une à l'autre et ne peuvent supporter ni l'une ni l'autre.

Pourtant, celui qui cherche à rompre sa solitude parce qu'il ne la tolère plus s'aperçoit vite qu'il ne peut y parvenir. Car, qui voudrait de la compagnie d'un homme qui ne recherche les autres que parce qu'il est à charge à lui-même ? Combien d'hommes en effet sont d'abord les bourreaux d'eux-mêmes ! Et comment celui qui fait son propre malheur pourrait-il faire le bonheur d'autrui ? C'est seulement si nous savons jouir de la solitude que les autres pourront jouir de notre société.

La société que nous formons avec les autres hommes n'est que l'agrandissement de la société que nous formons avec nous-même. Nous sommes perpétuellement en guerre ou en paix avec eux comme nous le sommes avec nous. Et l'on se sent près des autres hommes quand on est près de soi-même et loin des autres hommes quand on est loin de soi-même. L'oisif n'a point de contact avec soi : il s'ennuie quand il est seul ; mais il n'a point de contact avec autrui, qui demeure pour lui un étranger qu'il regarde avec une indifférence mêlée d'un peu d'inquiétude. Au contraire, lorsque notre activité s'exerce avec confiance et avec joie, elle remplit toute la capacité de notre esprit : alors nous ne pouvons plus être séparé de nous-même, bien que nous ne fassions plus d'effort pour nous recueillir, et nous sommes tout entier à l'événement ou au prochain, bien que nous ne fassions plus d'effort pour aller vers eux.

Ainsi, c'est le même principe qui anime notre vie solitaire et notre vie au milieu des hommes. Il s'établit entre eux et nous une sorte de commerce que nous avons avec nous-même. Notre conscience est une sorte de société invisible qui entretient entre nos pensées le même dialogue secret qu'elle ne cesse de poursuivre dans la société extérieure et visible avec les autres êtres.

Bien plus, le rapport de la solitude et de la société est si étroit qu'on ne peut, semble-t-il, lui donner tout son sens qu'en demeurant toujours solitaire dans la société et en formant pourtant avec soi une constante société spirituelle. Aussi n'est-il peut-être pas nécessaire de séparer avec autant de rigueur qu'on le propose parfois les périodes d'isolement et les périodes de vie commune. Car celui qui ne se laisse pas divertir de la solitude, même au cœur de la foule, même en présence de son meilleur ami, qui garde toujours la possession de lui-même et la lucidité du regard intérieur, habite près d'une source vive où tous ses actes et toutes ses pensées s'alimentent ; et il ne perçoit autour de lui que des appels qui le pressent de la faire jaillir et de la répandre.

5. Séparation.

Parfois, dans la communication que nous cherchons à avoir avec les autres êtres, il arrive un moment où nous voyons tout à coup qu'elle se refuse, soit qu'il y ait de notre faute ou de la leur ou de celle de la nature. Alors, pour ne point la convertir en haine ou en guerre, il faut savoir l'interrompre et la réserver. Il ne faut jamais rien demander à un être qu'il ne soit capable de donner, ni rien lui offrir qu'il ne soit capable de recevoir. Autrement on le rebute.

Tous les hommes doivent être les uns pour les autres des médiateurs. Il ne faut jamais refuser d'être pour autrui ce médiateur qu'il attend, qui le révèle à lui-même, qui le porte sans cesse au-dessus de son état présent et multiplie en lui les motifs de confiance et de joie.

Mais rien n'est plus délicat que d'obtenir entre deux esprits une communication réelle ; si elle se montre impossible, il ne faut pas la contraindre. Il peut arriver que ce soit une forme de la courtoisie et de la charité de savoir s'abstenir. Il ne faut pas chercher ce contact à tout prix, car l'effort que l'on tente pour le créer quand il se refuse, la perte de l'innocence dans l'offre que l'on fait de soi, une arrière-pensée et comme une préoccupation du succès dans les gestes que l'on fait et dans les paroles que l'on prononce, suffisent à corrompre toute l'entreprise. Lorsqu'une communication se produit entre deux consciences, c'est toujours pour chacune d'elles une surprise et un émerveillement ; mais c'est la possession d'un bien que l'on n'atteint que parce qu'on ne l'a pas voulu. Car c'est encore l'amour-propre qui le veut ; or il faut précisément que l'amour-propre se renonce et cesse tout à fait d'agir pour que cette communication soit possible : il ne peut qu'y prétendre, mais non point la produire, ni en jouir.

Aucune communication ne doit être tentée quand nous sentons d'avance qu'elle sera repoussée. Il naît alors en nous une timidité qui n'est pas seulement un effet de l'amour-propre, mais du respect même que nous avons pour les sentiments que nous étions sur le point de livrer et qui sont des êtres fragiles que nous ne voulons point exposer au froissement et au mépris. Nous cherchons à leur éviter un mauvais accueil, et nous ne voulons point qu'on rejette ces hôtes envoyés par Dieu et qui rendent sensible sa présence parmi nous. En exposant un trésor si précieux devant des yeux indifférents ou hostiles, vous violez un secret, vous corrompez les choses saintes. Ceux qui le voient maintenant à découvert, et qui n'ont pas su le reconnaître, étaient plus près de le voir quand ils ne le voyaient pas. Il faut tout au plus le laisser pressentir pour attirer sur lui l'attention et le désir et savoir attendre, pour le découvrir, le moment où la conscience est en état de l'accueillir et d'en être touchée. La solitude la plus douloureuse est celle qui suit une communication manquée.

6. Témoins.

La société loquace ou silencieuse d'un témoin indiscret ou indifférent alourdit, asservit, prolonge sans fin chaque minute de notre vie et nous donne le désir le plus aigu de la solitude. Mais il vaut mieux avoir à côté de soi quelqu'un qui n'ait pas de pensée que quelqu'un qui a des pensées trop différentes des nôtres. Car tout esprit, dès qu'il cesse de s'accorder avec un autre esprit, est gêné dans son mouvement propre et, pour le maintenir, fait appel aux secours de l'obstination et de l'amour-propre. Au contraire, la présence d'un spectateur sans pensée peut lui prêter une sorte d'appui silencieux, comme l'immobilité de ce qui nous entoure soutient et encourage tous nos mouvements.

Quand notre vie est trop mêlée à celle des autres êtres, il est rare que notre pensée jouisse d'une parfaite liberté : il n'y a point jusqu'à l'estime, le respect, la sympathie, qui ne soient pour elle des chaînes. Il faut une entente bien subtile et bien délicate avec un être pour que sa présence soit pour notre pensée un aiguillon et non pas un empêchement. Encore arrive-t-il que nous prenions l'émulation de l'amour-propre pour une mutuelle communion à la même vérité.

Mais chacun fait les rencontres auxquelles il a droit. Il en est de bienheureuses qui nous rendent plus lucide que quand nous sommes seul. La seule présence de certains êtres privilégiés nous oblige, pour ainsi dire, à nous placer sous le regard de Dieu. Car la conscience ne se réalise sous la forme la plus aiguë et la plus émouvante ni devant le spectacle de la nature, ni même devant le pur spectacle d'elle-même, mais dans ce dialogue angoissant qu'elle soutient avec une autre conscience en qui elle découvre tout à coup une initiative qui la remplit de crainte et d'espoir, un appel qui lui est adressé, une réponse qui lui est faite, un don qu'elle peut recevoir, un don qu'elle peut offrir.

Mais si une autre conscience demeure en face de la nôtre comme un pur témoin, elle suspend presque toujours tous nos mouvements : car reconnaître notre présence, c'est aimer, désirer et souffrir avec nous. Mais, jusque dans l'amour qui est la forme la plus parfaite de toute communication entre deux êtres finis, chacun d'eux doit garder le sentiment délicat de sa propre individualité et du contraste qui l'oppose à l'autre afin que l'amour ne cesse de fournir le passage et de combler l'intervalle.

La pudeur et la sympathie nous défendent de montrer trop de pénétration dans l'observation soit des corps, soit des sentiments. Toute pénétration est une blessure. Aussi voit-on certains hommes trop sensibles qui n'osent point lever les yeux sur autrui parce qu'ils ont de la timidité et une certaine bonté craintive. Ils savent que le regard est toujours aigu et cruel : mais ils oublient que sa pénétration, lorsqu'elle porte assez loin, panse aussi les blessures qu'elle fait. Il faut qu'elle atteigne d'abord l'individu jusque dans sa racine : elle déchire alors la chair même de l'amour-propre. Mais elle va au delà de l'individu ; car il y a dans le regard toute la générosité, toute la douceur de la lumière. Il devient alors une présence active et bienfaisante qui ne reconnaît la séparation entre les êtres qu'afin de produire entre eux une communion pleine d'amour.

7. Réserve et abandon.

La communication avec autrui est d'autant plus parfaite qu'elle fait cesser toute réserve, toute velléité de se montrer autre que l'on est, d'altérer, même insensiblement, les traits de son visage ou de son humeur. Et le signe même de la communication réalisée, c'est ce sentiment d'exacte sincérité, de rigoureux dépouillement et d'absolue nudité qui fait que c'est lorsqu'on est seul que l'on se croit couvert d'un vêtement, qui tombe dès qu'autrui paraît.

Mais une telle communication ne peut être ni sollicitée ni forcée quand elle se dérobe, car alors l'amour-propre prendrait sa place. Elle suppose toujours un parfait abandon et, pour que l'abandon se produise, il faut que l'attachement de l'individu à lui-même soit aboli. Mais il ne faut pas dire que l'abandon est la règle : c'est la discrétion qui est la règle. Elle suppose un respect infini de l'intimité de chaque être et c'est elle qui donne sa valeur à l'abandon.

Il ne faut point s'offrir à ceux qui se refusent ou se porter au delà de ce qu'ils peuvent accueillir : du moins ne faut-il que proposer le don et non point s'humilier pour le faire recevoir. La communication entre deux êtres est une grâce qui leur est faite, et Dieu se découvre à eux sans les prévenir en illuminant leur rencontre, en la réalisant, et en lui donnant pourtant un sens qui l'annihile et qui la surpasse. Aussi, quelles que soient les préoccupations particulières qui les retiennent, cette grâce ne doit pas être repoussée ; elle ne doit être ni devancée ni provoquée, ni trop ardemment recherchée. Elle exige un état de pur consentement, une passivité confiante et une attente bienheureuse.

Une communication réelle qui s'est établie une fois entre deux êtres ne peut plus se reprendre : car elle les a fait toucher l'éternité qui est un point d'où l'on ne revient pas. On croit parfois qu'elle peut être oubliée, mais c'est qu'on ne l'avait pas atteinte. Ses témoignages peuvent être suspendus, et il arrive que les besognes journalières la rendent invisible ; mais alors elle a seulement une force plus secrète. Elle reparaît au jour dès qu'une occasion nouvelle lui permet de s'exercer. Elle nous fait remonter chaque fois jusqu'à un principe qui renferme en lui des effets infinis.

Il n'y a point de communication entre deux êtres qui n'implique dès le premier moment une réciprocité absolue. Car on ne cherche à s'unir qu'à celui qui déjà nous accueille et on ne peut accueillir que celui qui déjà ne fait qu'un avec nous. Ce qui fait la beauté de la communion entre deux êtres, c'est que chacun d'eux rentre en lui-même et sort de lui-même à la fois ; il découvre en lui une richesse inépuisable qui, par la médiation d'un être unique, lui devient commune avec tous les êtres et qui s'accroît sans cesse d'être partagée.

8. Communion entre les hommes.

Leibniz regardait les esprits comme impénétrables les uns aux autres : mais c'est la loi des corps. Les corps s'écartent les uns des autres par leur nature même de corps. Les esprits se rapprochent et se rejoignent par leur nature même d'esprits et dans la mesure où ils sont des esprits plus purs. Chacun d'eux acquiert alors plus de mouvement et plus de richesse. Il est même d'autant plus présent à lui-même qu'il communique davantage avec un autre esprit, car il s'éloigne alors du corps, qui le porte vers le dehors, et se replie sur le foyer commun qui lui donne ainsi qu'à tous les autres esprits l'intimité et la lumière. L'esprit pénètre à la fois les esprits et les corps : il est la transparence parfaite, la lumière sans ombre et le regard même de Dieu présent à tout ce qui est.

Ubi sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum, dit l'Évangile. Car il arrive que la solitude nous attache trop étroitement à nous-même. Et lorsque nous comptons sur elle pour obtenir la vie spirituelle, elle ne nous apporte souvent que des rêveries individuelles où le désir ne cesse de se complaire. Cependant, c'est la même lumière qui éclaire tous les hommes ; elle n'appartient en propre à aucun d'eux ; et la rencontre d'un autre homme nous donne parfois sur le monde une sorte d'ouverture miraculeuse. L'assentiment de deux consciences l'une à l'autre dans un double consentement à la même vérité abolit leur séparation. Toute autre entente entre deux êtres n'est qu'apparente : elle ne peut être qu'une satisfaction et une complicité de l'amour-propre. Elle isole les individus en paraissant les unir. Les relations avec un autre être n'ont point de charme ni de force, ce n'est qu'un jeu qui nous lasse vite, si elles ne nous permettent pas d'être plus présent à nous-même, d'exercer notre activité intérieure d'une manière plus libre et plus parfaite quand nous sommes avec lui que quand nous sommes seul. Elles doivent nous rendre capable de surmonter toutes les alarmes de la pudeur individuelle dans la grâce du pur abandon.

C'est que les êtres séparés ne peuvent pas communiquer entre eux directement, mais seulement par la connaissance et par l'amour d'un objet qui leur est commun. Une société ne se forme entre eux que grâce à leur participation aux mêmes biens dans la diversité de leurs vocations individuelles. Et la joie qu'ils éprouvent quand ils s'aperçoivent qu'ils avaient à leur insu les mêmes pensées ou les mêmes affections révèle en eux une sorte d'identité à la fois naturelle et volontaire qui est le principe de leur sécurité et de leur accroissement. Il est impossible que celui qui s'éveille à la vie de l'esprit ne cherche pas à éveiller tous les autres à la même vie.

Toute vérité communiquée à un autre, selon Oscar Wilde, diminue la foi que nous avions en elle. Parole de faible qui ne se plaît qu'en lui-même, qui abandonne et qui méprise une idée s'il la voit partagée et qui n'a point assez de vigueur pour s'établir dans une vérité qui le dépasse, qui ne vit que d'être reçue et donnée.

9. La solitude peuplée.

Il n'y a rien de plus peuplé que la solitude. Et c'est la société des autres hommes qui nous paraît semblable à un désert, dès qu'elle dissipe ces beaux mouvements de la pensée qui ne cessent de nous ébranler lorsque nous sommes seul. La société des hommes nous rejette dans un affreux isolement si nous ne parvenons pas à maintenir au milieu d'eux cette solitude de l'esprit qui ne fait que s'agrandir de leur présence et nous permet de sentir avec eux les plus secrètes communications.

Il n'y a que la parfaite solitude qui nous rende capable de tout accueillir. Celui qui s'enferme dans la solitude sera rassasié d'amour et celui qui se disperse au loin porte partout un désir qu'aucun objet ne pourra jamais satisfaire. En nous délivrant de tous les mouvements de l'amour-propre qui ne cessent de nous agiter au milieu des hommes, la solitude crée en nous un vide intérieur que le Tout est seul capable de remplir. Car la solitude consiste à refuser de se perdre hors de soi, afin de préparer en soi un logis intérieur où le monde entier peut être reçu. Or, celui qui se laisse divertir par le dehors est un vagabond qui n'a pas de chez soi : il ne cesse de se rendre étranger à lui-même et à tout ce qui est.

Le contact entre deux êtres est toujours un contact entre deux solitudes. Et par ce contact, aucune des deux solitudes n'est rompue : elle devient même plus intime et plus secrète ; mais ses bornes ont reculé et elle a plus de lumière. Ceux qui sont le mieux capables de communiquer avec autrui sont aussi ceux qui savent le mieux défendre leur solitude ; car, pour qu'un autre être puisse y pénétrer, il faut que personne ne puisse la troubler.

C'est la raison pour laquelle l'amour est une forme parfaite de la conscience de soi. La simple conscience de soi fait déjà apparaître dans notre solitude deux êtres distincts qui échangent entre eux un éternel dialogue ; et l'amour poursuit le même dialogue entre deux êtres d'abord distincts qu'il enferme dans une solitude commune. Mais il n'y a que Dieu, qui est le parfait solitaire, qui peut recevoir dans son amour infini la totalité des êtres.

10. Solitude en Dieu.

La solitude est semblable à une sphère qui enferme l'âme et la sépare de tout le créé. Et cette sphère le laisse seul avec Dieu. L'homme vit d'abord au milieu des autres hommes, mais quand il a découvert le monde intérieur, la solitude est pour lui comme un sanctuaire. Car on ne connaît Dieu et on ne s'unit à lui que dans la solitude.

La solitude est une imitation de Dieu qui est un solitaire infini ; elle nous oblige à découvrir en nous une présence spirituelle où tout ce qui est peut être reçu.

Le solitaire vit en Dieu ; mais il cherche aussi, comme Dieu, à se suffire à lui-même. Cependant l'être fini ne peut pas tenir ainsi la place de Dieu. Dira-t-on que l'homme le plus grand est celui qui embrasse en lui-même l'horizon le plus étendu, et celui pour qui la solitude est, par conséquent, la plus facile à porter ? Mais il ne cesse pourtant d'exhaler cette plainte : « Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire. » Et il ne peut se suffire qu'au moment où Dieu lui répond, c'est-à-dire au moment où, ne trouvant plus, ni en lui-même ni en aucun être fini, rien qui puisse lui suffire, il renonce à tout ce qui lui appartient et reconnaît en lui une présence infinie qui est à jamais incapable de lui manquer.

Mais l'homme le plus grand n'a pas besoin que la solitude lui soit imposée pour vivre solitaire. Il est seul partout ; seulement au lieu d'être seul avec lui-même, il est seul avec Dieu. Cette solitude est une société mille fois plus intime et plus féconde que celle qui peut nous unir à tous les êtres particuliers. Et même celle-ci n'est possible que dans la mesure où elle prolonge, manifeste, réalise la société que chaque être a avec Dieu. Ceux qui ont rompu toute communication avec Dieu sont désespérés dans la solitude : et ils sont incapables de créer avec aucun homme une société réelle qui puisse rompre les barrières où tout être fini se trouve toujours enfermé.

Celui qui cherche la solitude ne fuit point autrui pour demeurer seul avec soi ; car il sait bien qu'il ne trouvera que la misère dès qu'il sera réduit à lui-même. Il ne désire la solitude que parce que les unions qu'il a contractées dans le monde lui ont montré bien vite leurs limites. Ce qu'il désire, c'est la solitude avec Dieu, c'est-à-dire une union si intérieure et si totale avec l'être sans limites que toutes les unions qu'il a connues jusque-là ne soient plus pour lui que des séparations. Ainsi le goût qu'il a pour la solitude est identique au goût qu'il a pour la perfection de l'amour spirituel. Il se réfugie dans la solitude lorsque les amitiés particulières lui découvrent leur insuffisance. Mais, dans ce vide silencieux de la solitude, son âme est remplie par un objet infini où toutes les amitiés particulières puisent la lumière qui les éclaire et la force qui les multiplie.

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