La pensée totale et la totalité de l'être sont indiscernables
Nous savons que la pensée de l'être se confond avec l'être même : de fait, l'argument fondamental qui prouve que la notion d'existence est rigoureusement adéquate à son objet, et qui par là nous place d'emblée au centre de toute spéculation philosophique, est celui que l'on tire de l'existence nécessaire de la pensée elle-même, au moment où elle essaie de s'assurer l'existence de son objet. En effet, dans l'acte même par lequel notre pensée essaie vainement de poser l'existence d'un objet qui existerait indépendamment d'elle, elle ne peut faire autrement que de poser sa propre existence. Or, l'originalité et la valeur de la pensée de l'être doivent éclater à tous les yeux dès que l'on aperçoit que la pensée de l'être possède inévitablement l'être elle-même. Cette observation nous explique, mieux encore que la simplicité de sa notion, pourquoi l'être est, de toutes les pensées que nous pouvons avoir, la seule qui soit adéquate.
Mais c'est là le signe d'une relation plus étroite et plus radicale encore entre la pensée et l'être. Car, si la pensée de l'être paraît être une pensée privilégiée, c'est parce qu'elle ne se distingue pas de la pensée universelle à l'intérieur de laquelle toutes les pensées particulières sont contenues. Dès lors, il convient d'observer, non seulement que, derrière la distinction de fait entre la pensée et son objet, une identité de droit doit nécessairement être présumée, — faute de quoi la pensée ne pourrait jamais actualiser en elle cet objet, — mais encore que la pensée contient en elle tout le pensable de la même manière que l'être contient en lui tout ce qui est. On ne peut se contenter de prétendre que l'universalité de ces deux genres provient seulement de leur extrême abstraction et que c'est par leur vide même qu'ils coïncident, puisqu'au contraire c'est l'acte universel de la pensée qui est le fondement de toute pensée concrète, comme c'est la participation à l'être universel qui donne un droit d'accès dans le monde à tous les individus particuliers.
Ainsi, si d'une part il n'y a rien d'étranger à l'être et que la pensée soit elle-même un être, si d'autre part il n'y a rien d'étranger à la pensée, et que l'être lui-même soit un objet de pensée, c'est la preuve que la pensée et l'être doivent nécessairement se confondre là où, faisant abstraction de leur limitation mutuelle ou, ce qui revient au même, les prenant ensemble, nous considérons la pensée et l'être, non pas à proprement parler dans leur somme, mais dans le principe commun qui fonde, grâce à leur opposition elle-même, la réalité originale de chacun de ces deux termes.
S'il y a donc identité entre la totalité du pensable et la totalité de l'être, on ne s'étonnera plus que les caractères les plus intimes de l'existence puissent nous devenir accessibles dans la pensée elle-même sans que nous courions pour cela le risque de rendre l'existence subjective dès le principe. De même, on comprendra pourquoi aucune idée particulière ne peut se séparer d'un objet sensible qu'elle dépasse en généralité et qui la dépasse à son tour en richesse, puisque sans cette distinction le sujet ne pourrait rencontrer un terme auquel il s'applique et la conscience ne pourrait pas naître ; mais on comprendra pourquoi en même temps l'idée de l'être, qui contient en elle à la fois toutes les idées et tous les objets, ne laisse subsister aucune distinction entre elle-même et son propre objet. C'est dire que, tandis qu'il y a une opposition entre les caractères de l'objet particulier et les caractères de la pensée qui le saisit, il faut admettre que la pensée qui cherche l'être possède en elle primitivement le même être qu'elle cherche.
Cependant on se heurte alors à une nouvelle difficulté ; en effet la pensée de l'être, saisie dans l'être même de la pensée, ne sera-t-elle pas une pure illusion, ou du moins une pensée sans conscience ? Car la dualité de l'acte et de l'objet est, semble-t-il, une condition sans laquelle la conscience doit disparaître. Ainsi, l'on verrait l'être échapper à la pensée en raison de sa présence même dans l'acte de la pensée, aussi sûrement qu'il lui échappait dans l'objet de la pensée en devenant, selon l'idéalisme, une pure représentation.
En fait, il ne s'agit plus ici pour la pensée de chercher à se rapprocher de plus en plus d'un être distinct d'elle et avec lequel elle ne peut jamais sans doute s'identifier sous peine de s'évanouir. Si l'existence d'un objet n'est jamais distincte de cet objet lui-même, et si c'est la pensée de cet objet qui se distingue de son existence, on voit aussitôt qu'on peut appliquer aisément le premier principe à la pensée, qui ne peut être distinguée de l'existence de la pensée : quant au second principe, il n'est pas possible qu'il y ait une pensée de la pensée différente de l'existence de la pensée (ni par conséquent de l'existence en général), car cette pensée est nécessairement la même que la pensée qu'elle pense. S'il y a ici entre les termes que l'on oppose une réciprocité, un cercle, ou une régression qui va idéalement jusqu'à l'infini, c'est parce qu'entre la pensée pensante et la pensée pensée, il y a une distinction de raison, mais il n'y a aucune distinction réelle.
C'est donc le signe que la pensée pensante et la pensée pensée se recouvrent de la même manière que l'être de la pensée et la pensée de l'être. Par conséquent, on pourra bien dire encore en un sens que la pensée adéquate de l'être est une pensée sans conscience, mais c'est parce que, dépassant en effet la conscience bien qu'impliquée par elle, elle est identique à l'être même, c'est-à-dire à ce terme commun auquel toute conscience emprunte à la fois l'efficacité de son opération et l'objet auquel elle s'applique.
C'est donc parce que l'être est trop près de la pensée, puisqu'elle en fait encore partie au moment même où elle s'en distingue pour l'envelopper, qu'il lui semble qu'elle ne le perçoit pas. Et de fait, elle ne pourra jamais en faire une représentation qu'elle puisse réellement projeter devant elle. Mais c'est le signe de sa puissance à son égard et non pas de son infirmité. Car la connaissance est un effort pour posséder l'être et, si elle ne peut naître autrement qu'en paraissant s'en éloigner pour le contempler comme un spectacle, elle meurt de l'excès même de sa perfection, puisqu'en atteignant son objet il faut qu'elle vienne à nouveau se confondre avec lui.
Cependant cette oscillation inlassable et ce perpétuel mouvement de va-et-vient entre une pensée qui ne s'épuise jamais et un objet qui ne cesse jamais de lui fournir, permettent précisément d'introduire entre ces deux termes, qui en droit se recouvrent, les opérations particulières d'une conscience qui oppose et croise en chaque point l'idée, par laquelle l'objet est appréhendé, à l'objet, par lequel l'idée reçoit une détermination et un contenu.