L'être fini se crée lui-même par un acte de participation
Pour être, notre pensée doit saisir, en le faisant sien, un des aspects de l'être total, ce qui lui permet de se distinguer de l'être et pourtant d'en faire partie : et comme cet aspect de l'être qu'elle saisit appelle solidairement tous les autres, elle se reconnaît la compétence de les embrasser, bien qu'elle ne puisse le faire que successivement. Ainsi l'identité de l'être et de la pensée est à la fois supposée et progressivement réalisée.
Bien plus, dans l'opération dérivée par laquelle la pensée crée son propre objet nous trouvons une image et un effet de cet acte intemporel par lequel l'être total crée éternellement sa propre présence à lui-même.
Cependant l'existence du sujet étant celle d'une opération, le sujet est dans un état perpétuel de transition et d'accomplissement. De là les difficultés qu'on éprouve à le saisir : avant que son activité s'exerce, il ne se détache pas de l'existence impersonnelle où il puise son origine, et dès que cette activité s'exerce, il se transforme en un état auquel il ne consentira jamais à se laisser réduire. Or tous les êtres finis sont astreints en effet à naître, mais c'est précisément parce qu'ils participent à un être absolu auquel ils restent constamment unis, qui est étranger lui-même à la mort et à la naissance, et qui prouve sa réalité par la manière même dont les êtres finis dégagent en lui leur existence propre. Ainsi l'acte de la pensée est pour nous à chaque instant une naissance de nous-même et du monde.
Mais on peut prévoir maintenant comment se réalise sous une forme immanente la liaison de l'individuel et de l'universel. Bien que la connaissance du sujet soit toujours limitée, puisqu'étant son œuvre elle s'exerce nécessairement dans le temps, il s'attribue en droit la puissance illimitée de tout connaître, ou, en d'autres termes, il exige, sous peine de détruire la validité de sa connaissance au moment même où il vient de l'obtenir, qu'il y ait une identité de forme et une simple différence de contenu entre ce qu'il sait déjà et ce qu'il ignore encore. Il confond donc ce qu'il connaît avec un aspect de l'être et se refuse à concevoir l'être tout entier autrement que comme la totalité de ce qu'il pourrait connaître. Ainsi le moi coïncide avec l'être par la puissance qu'il a de l'embrasser et il s'en distingue par ses états, qui mesurent l'écart entre l'exercice possible de cette puissance et son exercice réalisé. Cependant il est aussi vain de vouloir se représenter l'être sur le modèle des états que sur le modèle de la puissance. Il est la source toujours présente, antérieure à l'opposition des états et de la puissance, et qui, grâce à cette opposition même, permet à toutes les formes de l'être d'acquérir par une démarche qui leur est propre leur essence particulière.
Dire que l'être est tout entier intérieur à lui-même, c'est dire que sa nature est exclusivement spirituelle : il faudra donc qu'il soit un acte pur. Seule cette idée nous permettra d'expliquer pourquoi l'être est toujours présent au moi, sans que la réciproque soit toujours vraie. Car il ne suffit pas de définir le moi par la participation à l'être ; il faut encore comprendre pourquoi il existe quelque participation, c'est-à-dire pourquoi il y a des êtres finis. Or, si l'être est acte, nous devons voir se constituer en lui la participation elle-même grâce à l'accomplissement par le sujet d'un acte imparfait dont la dialectique décrit les différents degrés : que le moi doive passer lui-même de la passivité à l'activité, cela ne prouve pas que l'être en soi cesse jamais d'être un acte ; mais, dans la mesure où elle reste passive, l'existence du moi est alors une existence qui lui est en quelque sorte imposée : loin d'être encore une personne, le moi ne possède pas jusque-là l'existence pour soi ; même alors il ne peut s'attribuer la passivité de son état que par l'acte qui appréhende celui-ci. Les ressources infinies, la finesse et le délicat contact inséparables de l'analyse psychologique ont justement pour objet de nous guider dans l'étude des rapports entre l'acte pur et le moi. Car celui-ci ne fait rien de plus au cours de tout son développement, à travers la suite renouvelée de ses efforts, grâce à la fois à l'attention et à l'amour, et dans une activité qui tantôt fléchit et tantôt s'exalte, que de se chercher lui-même en essayant de découvrir la présence de l'acte pur. Sans doute il ne lui est possible de le rencontrer que pendant de rares moments dont le souvenir illuminera ensuite tous les événements de sa vie. Mais toute l'ambition de l'homme va à rendre constante cette expérience parfaite ; c'est-à-dire à se diviniser en voyant dans une seule et même opération sa personnalité s'abolir et se réaliser souverainement.