L'intelligible et le sensible s'enveloppent l'un l'autre
Aucun acte de pensée particulier n'épuise l'essence de la pensée, car au moment où la pensée se pose, elle pose nécessairement son indivisible unité puisqu'elle est un acte pur. Par suite, tout acte de pensée particulier, c'est-à-dire tout concept, suppose une limitation interne de la pensée. Cette limitation doit répondre à la présence d'un objet pensable bien que non pensé, avec lequel cet acte contraste, mais auquel il s'applique, qui est à la fois par rapport à lui enveloppant et enveloppé et avec lequel dans l'être total il ne fait qu'un : tels sont en effet les caractères de l'objet sensible. Dans la solidarité du conceptuel et du sensible l'opposition de la pensée et de l'être éclate et se résout. Car il y a dans le concept une infinité qui marque ses attaches avec l'acte universel de la pensée, mais qui marque aussi que cet acte n'est pas pleinement exercé. Par suite il doit paraître se heurter sur un obstacle qu'il éclaire et qui sans lui ne recevrait aucune lumière, mais qui, contenant en lui toutes les déterminations qui manquent au concept, doit être seul capable de l'actualiser. De là la corrélation rigoureuse qui se manifeste entre le concept et la donnée, chaque donnée répondant à la forme limitative caractéristique de chaque concept et inscrivant celle-ci dans l'être en même temps que l'infinité des déterminations qui surpassent l'exercice actuel de la pensée conceptuelle. C'est pour cela que l'analyse retrouverait en chaque objet la totalité même de l'être. Mais nos sens n'en discernent que quelques aspects. Aussi la phénoménalité de l'objet est-elle la contre-partie de l'abstraction du concept.
On voit par suite comment, s'il est juste d'accorder l'être au phénomène, mais à condition d'en faire seulement un aspect de l'être obtenu par l'analyse, il ne l'est plus de vouloir le refuser au concept pour en faire un simple possible qui n'a d'existence que dans l'entendement, sous prétexte qu'il exprime seulement l'opération de l'analyse et non plus l'élément qu'elle appréhende : car cette opération n'a pas moins d'être que cet élément, ni l'entendement moins d'être que la sensibilité. De plus, si, chez un être fini, l'acte de la pensée est susceptible de se diversifier sans trêve, ce n'est pas parce qu'il rencontre fortuitement des objets toujours nouveaux ; ou plutôt cette rencontre exprime seulement l'appel mutuel de tous les essais successifs par lesquels il cherche à remplir sa propre capacité. Ils réalisent tous une participation à l'intériorité même de l'être. Dès que nous observons comment ils se distinguent et comment ils se complètent en se liant les uns aux autres, nous sentons bien que chacun d'eux est un rameau d'un être plus vaste dont toutes nos pensées particulières font partie. Ainsi, on a montré que la totalité des possibles constitue l'être même.
Un phénomène isolé n'a pas plus de valeur ontologique qu'un concept isolé. Mais cette valeur il l'acquiert aussi dès qu'on le rejoint à tous les autres phénomènes dans le système du monde. Le phénomène et le concept n'existent l'un et l'autre que par leur opposition mutuelle et leur solidarité. Chacun d'eux soutient l'autre et lui donne ce qui lui manque. Le phénomène sans le concept ne serait ni actualisé ni relié à l'unité intérieure de l'être. De même et selon un rapport inverse, c'est grâce au phénomène que le concept est à la fois déterminé et inscrit à l'intérieur d'un univers donné. Telle est la raison pour laquelle le mouvement de la pensée philosophique n'a jamais cessé d'osciller entre deux thèses contradictoires et qu'il est pourtant impossible de séparer : l'une qui, frappée par le caractère illusoire du pur phénomène, cherche l'être du côté du concept, l'autre qui, attentive au caractère vide du pur concept, cherche l'être du côté du phénomène.
En fait, détachées l'une de l'autre, la donnée et l'opération qui la saisit apparaissent toutes deux comme irrémédiablement subjectives : c'est pour cela que l'on peut également refuser l'être à la première en disant qu'elle est un simple état de conscience et à la seconde en disant qu'elle est une simple possibilité. Mais de leur rencontre naît le miracle de l'objectivité : l'acte de la perception et l'objet perçu se confondent : le même terme fait indivisiblement partie de notre conscience et du monde. C'est que, si l'on n'a pas le droit de poser la pensée individuelle indépendamment de la pensée universelle, ni telle expérience particulière indépendamment de l'ensemble des choses, c'est-à-dire si l'on ne peut poser ni l'une ni l'autre indépendamment de l'être total, il faut pourtant, pour poser la première comme individuelle et la seconde comme particulière, les mettre en rapport l'une avec l'autre. Il apparaîtra alors comme également erroné d'attribuer l'être d'abord à la première, qui la communiquerait ensuite, grâce à une sorte de contagion, à tous les objets qu'elle se représente, ou d'abord à la seconde qui, en agissant sur une conscience passive, appellerait ensuite à l'être dont elle jouit la pensée même qui la saisit. En réalité il faut toujours, d'une part, que tel objet s'offre à la pensée pour que celle-ci reçoive une détermination et, d'autre part, qu'il y ait dans la pensée telle direction privilégiée de l'attention et de l'intérêt pour que ce même objet se découvre à elle en se distinguant de tous les autres. Il se produit ainsi entre la pensée et l'objet, grâce à leur réciproque limitation, une identification provisoire et toujours renouvelée, mais qui n'empêche pas chacun de ces termes de déborder l'autre, faute de quoi il renoncerait, dans le champ qui lui est propre, à sa liaison avec tous les termes qui lui sont homogènes (c'est-à-dire avec le tout) et par conséquent à son existence même.