La conscience est médiatrice entre le tout et la partie
L'opposition du tout et de la partie ne peut devenir intelligible qu'en se réalisant à l'intérieur d'une conscience. C'est seulement dans une conscience en effet que l'on peut voir ces deux termes s'appeler l'un l'autre et se rencontrer, car la conscience exige, comme condition de sa possibilité même, que le tout soit pensé, sans quoi la partie ne pourrait pas être posée, et que la partie soit posée, sans quoi le tout ne pourrait pas être pensé. Le sujet joue le rôle de médiateur entre les deux : il ne cesse de les opposer et de les unir,
En effet, il actualise la partie grâce à l'exercice d'un pouvoir qui est en droit universel : car, puisque ce pouvoir est homogène et identique à lui-même, quelle que soit la manière dont il s'exerce, il nous oblige à actualiser dans des opérations particulières toute la richesse qui est en lui, c'est-à-dire à nous donner le spectacle d'un univers composé d'une infinité de parties dont aucune à son tour ne peut subsister indépendamment de toutes les autres. Cependant, bien que la conscience enveloppe le tout subjectivement et qu'elle soit l'instrument de sa division en parties, le tout réside aussi en un certain sens dans chaque partie. C'est pour cela que, en s'appliquant à la partie, le sujet semble recevoir d'elle la réalité qu'il lui a donnée et qu'en la limitant, il accuse vis-à-vis d'elle sa propre limitation. C'est pour cela aussi que toute pensée particulière est inadéquate à toute chose particulière : elles doivent être toutes les deux imparfaites et inachevées, bien que d'une manière différente, afin précisément que la conscience puisse naître. Il est donc bien vrai de dire que chaque acte de pensée appelle nécessairement tous les autres afin de réaliser l'idée de la pensée totale, et que par conséquent il y a en lui une puissance et une efficacité qui surpassent infiniment le terme qu'il appréhende dans l'instant : aussi doit-il se renouveler et se répéter sans cesse au delà. Mais il est non moins vrai de dire que, pour que chaque terme ait une réalité actuelle, il ne suffit pas qu'il appelle, pour le soutenir, tous les autres termes qui forment avec lui la totalité de l'univers représenté, il faut que le tout soit aussi présent en lui bien que sous une forme imparfaitement analysée, il faut par conséquent qu'il surpasse lui-même infiniment l'acte de pensée qui le saisit et qui n'épuisera jamais tout son contenu.
C'est que, si chaque conscience dissocie le tout en parties pour constituer son propre horizon, c'est à condition d'en faire un ensemble de phénomènes qui n'ont d'existence que pour elle et qu'elle relie entre eux dans un tout subjectif ou représentatif, qui est une perspective sur le tout où elle prend place elle-même. Mais puisqu'elle ne pourrait s'identifier avec le véritable tout qu'en s'abolissant, ce tout à son tour ne peut être défini que comme le point d'origine et le point de convergence d'une infinité de perspectives particulières, dont chacune est caractéristique d'une conscience. Dès lors, aucune partie ne se distinguerait plus du tout dont on l'a détachée si l'on rejoignait en elle toutes les vues particulières que toutes les consciences peuvent prendre sur elle. En fait, elle ne pouvait exister comme partie que par les liens qui l'unissaient à toutes les autres parties, mais qui rendaient déjà présentes en elle toutes les influences émanées de tous les points de l'univers et qui venaient se croiser en elle.
Bien plus, si, d'une part, la conscience devait, pour en faire un phénomène, détacher en un sens chaque partie de toutes les autres, avant de la réunir à celles-ci dans l'ensemble du monde représenté, si, d'autre part, une analyse exhaustive eût pu retrouver, dans cette partie, l'infinité des caractères qui rendent l'être identique à lui-même en chaque point, cette même partie acquiert pourtant, comme partie, une existence intérieure et indépendante : car elle devient à son tour le centre d'une conscience qui se définit par le regard original qu'elle est capable de prendre sur toutes les autres parties, en en faisant des phénomènes qui n'ont plus d'existence cette fois qu'en elle et par rapport à elle.
On voit donc que chaque partie de l'univers peut être considérée elle-même sous trois aspects différents : premièrement, elle enveloppe en elle la totalité indivisible de l'être, mais c'est afin de fournir l'origine de deux opérations secondaires bien différente ; d'abord, d'une opération analytique qui, en la limitant, la fait pénétrer sous la forme d'une représentation non seulement dans une conscience particulière, mais dans une multiplicité infinie de consciences qui trouveront dans l'exercice de cette opération le principe de leur distinction et de leur accord, ensuite, d'une opération originale de synthèse, qui, la dépouillant elle-même de tout contenu propre, lui permettra de devenir une conscience et lui donnera comme contenu la totalité de l'univers sous la forme d'une infinité de phénomènes à la fois différents les uns des autres et inséparables.
Ces observations permettraient sans doute de trancher la question de savoir pourquoi l'être du moi suppose nécessairement l'association de la conscience avec un corps privilégié. Le corps ne se distingue point du moi considéré comme un objet pour une autre conscience, ou même pour la mienne. Cependant il est aussi le point d'attache ou de référence de ma conscience particulière qui, il est vrai, a cette fois comme contenu de sa propre représentation tout l'univers, avec mon corps au milieu.