Le moi reçoit de l'être la présence qu'il paraît lui donner
En analysant l'expérience de la présence réelle, on arrive inévitablement à montrer que la présence d'un objet, c'est son inscription dans le tout, et que l'idée du tout est le fondement de toute présence particulière, y compris celle du moi à lui-même.
Il n'y a point de relation plus claire que celle de l'identité de l'être et du tout puisque, d'une part, l'être ne peut être posé que dans sa totalité et que, d'autre part, c'est au tout qu'il faut donner primitivement l'existence, si l'existence de la partie est toujours participée. Comment en effet un objet pourrait-il être, même comme un simple être de pensée, s'il ne faisait pas en quelque manière partie du tout ?
Mais comment par contre pourrait-il être autrement qu'en devenant présent, et, s'il n'y a pas plusieurs manières d'être présent, si les objets les plus différents doivent pénétrer dans la même présence, n'est-ce pas parce que la notion de la présence exprime la nécessité de poser l'être indivisiblement ? La présence ne peut donc être que totale et, poser la présence de chaque objet, c'est poser sa présence propre à l'intérieur d'une présence universelle. Mais c'est dire soit que l'idée du tout donne la présence à tout ce qui est, soit que la présence pure doit être identifiée avec l'idée même du tout.
Est-il possible cependant de maintenir dans toute sa rigueur ce principe, que, si rien ne peut être présent que ce qui est, inversement rien ne peut être qui ne comporte une présence réelle ? On alléguera en effet que toute présence est subjective et inséparable de l'acte de conscience qui se la donne. Mais il est évident que la présence subjective est la manifestation de la présence plutôt que son essence. Car si elle situe l'être représenté à l'intérieur de la conscience qui se le représente, elle confère en même temps à la conscience son caractère de réalité et elle la situe donc elle-même dans l'être sans condition. C'est pour cela qu'elle n'est qu'un aspect particulier et limité de la présence totale : elle témoigne de celle-ci sans épuiser son contenu.
La présence de l'objet connu est actualisée par la présence de la conscience de la même manière que la présence de la conscience est actualisée par la présence même de l'être. Tout d'abord la présence propre de chaque objet est évidemment une présence relative puisque nul objet particulier ne peut être pensé en lui-même indépendamment des autres objets particuliers avec lesquels il soutient de proche en proche de nouvelles relations à l'infini. Mais on voit tout de suite que cette présence mutuelle des objets les uns aux autres, — ou leur présence commune dans la même expérience, — est l'ouvrage de la conscience, car tous les objets particuliers, soit qu'on les considère dans leur nature originale, soit qu'on les considère dans leurs relations, sont inséparables d'une pensée discursive et finie qui fonde leur réalité. En se confrontant tour à tour avec cette même pensée, ils acquièrent, pourrait-on dire, une face subjective commune. Et c'est parce qu'elle est incapable de sortir d'elle-même que toute pensée discursive et finie appelle la possibilité idéale de la présence de tout le donné dans la conscience du même sujet.
Mais de même qu'un objet, bien qu'il dût contenir nécessairement la totalité de l'être s'il était analysé jusqu'au dernier point, ne se soutient pourtant dans notre expérience réelle où il revêt une forme particulière que par sa solidarité avec l'infinité des autres objets particuliers, de même une conscience, bien qu'en déployant toutes ses puissances elle dût finir par coïncider avec l'être total, exige, pour que son développement soit en fait limité et en droit illimité, la collaboration d'une infinité d'autres consciences à l'intérieur desquelles l'univers entier sera toujours adéquatement représenté.
Dès lors la possibilité d'une présence mutuelle de tous les objets dans une même conscience est elle-même corrélative de la possibilité d'une présence commune de toutes les consciences dans le même univers, ce qui veut dire que toute présence particulière d'un objet dans une conscience ou d'une conscience dans l'univers suppose nécessairement une présence totale à laquelle elle doit être adossée et sans laquelle elle ne pourrait pas être. Sans cette diversité infinie des consciences qui s'accordent mais qui se complètent, on ne pourrait comprendre ni la possibilité d'un progrès de chacune d'elles, ni la distinction qu'elles font toutes, dans l'objet qu'elles se représentent, entre le contenu actuel de leur représentation et la réalité même de l'objet représenté qui, dans la mesure où elle n'est pas actualisée par ma conscience, ne saurait être pensée que comme actualisée pourtant par toutes les autres consciences réunies.
On ne peut donc concevoir la présence du moi que par rapport à celle du tout. Et sans doute la plupart des hommes ne veulent pas dire autre chose, quand ils disent que le moi est présent, sinon qu'il est une pièce de l'univers. Quant au privilège dont le moi jouit dans l'idéalisme, il se fonde sur l'impossibilité de rien connaître que selon la perspective d'un moi. Mais le propre de l'idéalisme le plus conséquent est de soutenir que le moi est identique au tout : et cette identité se fonde évidemment sur la propriété que possède le moi de donner la présence à toutes nos représentations. Or le monde de la conscience, qui est sans doute un monde fermé puisqu'il constitue notre propre intimité, nous donne en effet accès, en la mettant à notre portée et en la taillant à notre mesure, dans l'intimité universelle de l'être.
On voit maintenant à quel point la présence de l'être élève celui-ci au-dessus de la pure abstraction. La présence est une expérience du tout, ou plutôt elle est le caractère qui nous donne, dans l'expérience de chaque objet, un contact immédiat avec le tout. Elle fait de la notion de l'être une notion vivante. Car l'être ne peut pas être distingué de sa propre révélation. Il est bien, si l'on veut, une donnée, mais qui se donne à elle-même, une totale et mutuelle présentation de soi à soi qui n'est possible que parce que l'être est un acte : il se réalise éternellement par l'infinité des états qui remplissent toutes les consciences particulières ; l'état n'est lui-même qu'un acte imparfait et interrompu dont tout le monde voit que, dans sa réalité actuelle, il est encore éclairé et enveloppé par un acte qui non seulement le soutient et le dépasse, mais encore l'actualise et le fait être.