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Le temps est à la fois la meilleure des choses et la pire

Si l'on supposait le temps aboli, on abolirait du même coup notre indépendance et notre vie spirituelle. Car le temps nous détache de l'univers, dont nous faisons partie. Il nous permet de ne jamais coïncider avec celui-ci que par la limite sans cesse variable de l'instant. Il fait de l'ensemble de notre propre développement une sorte de monde fermé, uni sans doute à l'univers environnant par les liens les plus étroits, mais qui pourtant n'appartient qu'à nous-mêmes. Grâce au temps, la pensée modèle une image du futur qui fournit un but à la faculté de désirer, et l'action, aussitôt qu'elle est réalisée, devient dans la mémoire un objet indéfini de contemplation.

Mais, en nous détachant du tout pour fonder notre individualité, le temps est la cause de toutes nos misères. Car, dès que l'être conçoit sa séparation, même relative, à l'égard du tout, il se sent à la fois plein de hardiesse et d'impuissance. Il reconnaît ses responsabilités vis-à-vis de l'avenir ; et comme cet avenir est toujours incertain, il reste anxieux devant lui ; le plus souvent il se laisse séduire par des fins particulières qu'il méprise ; et c'est pour cette raison que le souvenir de son passé devient accablant. En d'autres termes, le temps, qui est le milieu dans lequel notre activité s'affranchit, mais en demeurant liée au tout, lui rend sensible le mauvais usage qu'il fait de cette activité quand, au lieu de chercher son appui dans sa liaison avec le tout, il aggrave l'intervalle qui l'en sépare. Devenu alors esclave de chaque objet, il se dissipe dans le jeu du rêve ou du désir et rencontre une double déception, soit qu'ayant mis sa confiance en lui-même, l'événement vienne contredire son espérance, soit que, laissant pénétrer en lui l'oisiveté, il demande à l'ordre du monde de produire pour lui le miracle d'une satisfaction intérieure à laquelle il n'a pas lui-même collaboré.

Cependant, s'il est vrai de dire que, sans le temps, l'individu n'aurait pas d'existence, c'est dans l'usage qu'il fait de cette indépendance par le moyen du temps qu'il peut conquérir la puissance et la joie. Les objets particuliers, au lieu de le retenir et de le dissiper, lui apparaissent alors comme une manifestation du tout dont il fait lui-même partie et avec lequel il peut, grâce à leur médiation, s'associer d'une manière toujours identique et toujours nouvelle. De telle sorte que, si le but de notre propre vie est dans l'union avec le tout et que cette union ne puisse se produire que par notre activité, il était nécessaire que le temps réalisât en quelque sorte notre séparation matérielle afin qu'au risque de tout perdre, notre réunion fût pour nous une conquête spirituelle de tous les instants.

Ainsi nous dirons que, sans le temps, nous ne sommes rien parce qu'aucune distinction ne peut être opérée autrement que par lui entre le tout et les parties qui le forment. Mais, dès que le temps apparaît, un double chemin s'ouvre devant nous : nous pouvons demeurer à l'intérieur du tout comme une partie au milieu des parties ; celles-ci ne sont plus pour nous que des apparences variables ; elles nous emprisonnent avec elles dans les liens de la plus dure nécessité ; le passé nous écrase de son poids ; l'avenir nous fascine de ses mirages. Voilà le premier chemin. — Mais le temps est aussi le moyen de notre délivrance : et c'est le second chemin. L'insuffisance de chaque partie prise en elle-même n'appelle pas seulement un perpétuel changement, elle manifeste aussi une parenté et une communauté de nature entre les parties, et par conséquent entre chaque partie et nous-même à l'intérieur du même tout. Ainsi nous rejoignons l'unité à travers la dispersion, non seulement malgré celle-ci, mais même en un certain sens par son moyen.

Du même coup, nous dépassons les apparences pour entrer en contact avec l'être par un acte volontaire. Notre liberté se trouve fondée, non pas sur la négation de toute détermination dans le monde, mais sur une distinction dans le même monde entre deux sortes de rapports ; les rapports des parties entre elles qui sont réglés par les lois les plus inflexibles et les rapports de chaque partie avec le tout qui nous obligent à considérer cette partie comme une image du tout, un foyer que le tout alimente, une source qui semble naître d'elle-même au moment où le tout verse en elle intarissablement la puissance qui la fait être.

Loin de dire que la nécessité et la liberté ainsi conçues restent opposées l'une à l'autre, il faut dire au contraire qu'elles sont inséparables, qu'elles sont les deux noms d'une même réalité. C'est parce que les parties ne se suffisent pas à elles-mêmes, tandis que le tout où elles prennent place jouit d'une souveraine indépendance, que la même partie subit, comme partie, la contrainte de toutes les autres et participe à l'indépendance du tout dès qu'elle s'unit à lui. Le déterminisme et la liberté sont la face matérielle et la face spirituelle de l'autonomie même du tout.

En franchissant un pas de plus, nous voyons que le temps était nécessaire pour que nous puissions le surpasser lui-même par un acte libre. Penser le tout, c'est s'affranchir du servage de l'instant. C'est même en un sens produire l'avènement du tout, si un tout ne consiste pas dans une juxtaposition de parties indistinctes, mais dans la pensée tout intérieure par laquelle une partie, en percevant sa propre originalité, reconnaît en elle une puissance présente dans toutes les autres parties, qui témoigne de son identité en chacune d'elles et ne peut les animer qu'en leur demandant leur collaboration.

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