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L'acte est un et intemporel

Puisque l'acte a besoin pour être de s'exercer, il est toujours placé dans l'instant et toujours nouveau. Il semble donc que les actes diffèrent les uns des autres à la fois par le temps, par le lieu, par les circonstances, par la matière qu'ils modèlent, par le dessein qu'ils poursuivent. Mais c'est dire qu'ils diffèrent par leurs limites ou par les obstacles qu'ils rencontrent, non par leur nature, ni par leur essence. Parmi les actes que l'homme est capable d'accomplir, seuls ceux qu'il a confiés en lui à l'habitude, hors de lui à la machine, sont emprisonnés dans des formes rigides et spécialisées. Mais si l'on considère l'activité de la main chez un ouvrier habile, on trouve celle-ci si souple qu'on est incapable de prévoir tous les gestes qu'elle peut faire : et pourtant ils dépendent de sa structure et des résistances qui lui sont opposées. Lorsque l'activité devient artiste, elle multiplie infiniment ses prestiges : et dans les figures qu'elle fixe, elle fait oublier les luttes qu'elle a livrées pour ne laisser transparaître que les marques visibles de son aisance et de sa liberté. Si nous considérons le héros et le saint, la perfection de leur activité ne vient-elle pas de ce qu'au lieu de s'exprimer par des actes connus d'avance, elle se trouve spontanément adaptée aux circonstances les plus variées, de sorte qu'après avoir provoqué notre surprise, elle nous paraîtra aussitôt la seule qui soit juste et naturelle ? Et n'est-ce pas en elle principalement que nous observerons le véritable effet de l'activité, qui est de s'exercer par la seule présence ? Elle agit d'autant plus qu'elle paraît agir moins. C'est qu'elle agit par son être même plutôt que par son mouvement. Et son influence immobile suffit pour appeler sans effort tous ceux qui la subissent à la conscience de leur propre nature et de leur propre fonction.

On maintiendra sans doute qu'un acte ne peut s'exercer que dans le temps, qu'il comporte un point de départ et un point d'arrivée, qu'il possède un devenir intérieur, qu'il produit une transformation visible de l'univers, et, pour tout dire, qu'il convertit une puissance en une chose. Mais ces caractères n'appartiennent en fait qu'à l'action : et celle-ci est mêlée de matérialité et de passivité. Elle exprime un symbole de l'acte dans le devenir. C'est comme si celui-ci se laissait attirer et pénétrer par l'acte en cherchant à l'imiter à sa manière.

Au contraire, si on considère l'acte dans sa pureté, il n'a pas d'existence en dehors du présent dans lequel il s'exerce. Le passé ne peut être qu'un état, et comme nous ne pouvons plus le modifier, il faut que nous le subissions : dès que nous essayons de le repenser par un acte, il devient présent sous une forme nouvelle. De même, l'avenir n'est que l'objet du désir : et quand la volonté s'y applique, c'est pour attester ses limites et l'écart qui sépare la réalisation du dessein. Mais celui qui pourrait penser à l'avenir par un acte sans passivité n'aurait plus besoin de souhaiter qu'il se produisît pour le connaître et pour en jouir.

On prétendra qu'il est impossible de pas engager dans le temps cet acte même, qu'il n'a pas toujours la même tension et qu'il subit des transformations intérieures à mesure que l'effet escompté s'accomplit. Mais l'acte n'a pas d'effet. Il faudrait pour cela qu'il pût cesser d'être, se transmuer en état, déchoir au rang de chose. Il faudrait qu'il n'eût pas en lui la totalité de sa perfection. L'effet dépend de lui sans doute, mais au même titre que la cause, puisque la cause elle-même est seulement la condition ou la donnée dont la liaison avec l'effet traduit, il est vrai, la réalité de l'acte, mais par rapport à certaines circonstances définies et tel qu'il se manifeste aux yeux d'un spectateur qui cesse d'en éprouver intérieurement l'inaltérable présence et l'inépuisable plénitude.

À partir du moment où nous essayons de saisir l'acte dans le temps, nous substituons à l'acte même le sillage qu'il a laissé dans notre mémoire. N'est-ce pas dire que nous cessons de l'accomplir pour considérer du dehors l'intervalle occupé par sa trace ? Mais ce qui contribue à prouver que le temps, au lieu d'être une condition primitive de l'être, n'est qu'un moyen de proportionner la connaissance de l'être à notre nature finie, c'est que, si nous devons saisir la nature de l'être pur sous la forme d'un acte toujours présent, mais d'une présence qui est supérieure au temps, et qui fonde la possibilité de celui-ci au lieu de se renouveler en lui, — le devenir pourtant, après s'être écoulé dans le temps dont il est évidemment inséparable, ne peut éviter d'être embrassé à son tour dans un acte de contemplation qui est lui-même intemporel.

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