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Le sage est indifférent aux états

On conviendra sans doute que chacun de nous vit dans un monde purement représenté et que ce monde est son œuvre, qu'il diffère d'un individu à l'autre en richesse et en profondeur et qu'il mesure pour ainsi dire la qualité et la puissance de notre propre participation à l'être total. Mais ce n'est pas à la multiplicité de nos contacts avec le tout que notre ambition doit être consacrée. Car un tel progrès a sa rançon : aucune des formes particulières de l'être ne peut nous satisfaire ; il ne faut donc pas s'y attacher ; elles nous engagent dans une poursuite indéfinie dont le terme nous échappe toujours. Elles nous mêlent à leurs conflits où le moi se déchire.

De fait, nous sommes toujours divisé avec nous-même tant que nous n'avons pas dégagé en nous la simplicité de l'acte pur. Nous devenons le jouet des passions ; nous nous heurtons de toutes parts à nos limites ; nos vœux sans cesse plus nombreux continuent toujours à être déçus ; notre impuissance, qui croyait se réparer, ne fait que s'accroître. C'est qu'aucune de nos acquisitions n'a de prix en elle-même : elle n'est qu'un moyen qui doit nous permettre d'ouvrir en nous l'accès à une opération qui vient de plus haut, qui les engendre et qui les comprend, mais qui les surpasse toutes. L'activité n'a point les états pour fin : elle est elle-même le principe et la fin ; et les états l'expriment, mais comme des ombres qui l'accompagnent et qui nous la rendent sensible. C'est seulement quand nous nous détachons de chaque état particulier que nous pouvons découvrir la source surabondante dont ils émanent tous. Dès lors, il ne faut pas s'étonner si nous avons l'impression de ne recevoir la grâce et la force inséparables de l'innocence primitive et d'un contact constamment renouvelé avec l'être que si notre âme paraît être devenue semblable à cette feuille blanche où aucun caractère n'est inscrit avant la dictée de l'inspiration, à ce miroir vide d'images, mais qui reflète la pureté de la lumière, à ce mouvement spontané qui se poursuit avec aisance dans un milieu docile et même complice où aucun obstacle ne le retarde et ne l'arrête.

Aussi les sages et les saints, experts à pratiquer toutes les ressources de l'âme pour obtenir la puissance et la joie, regardent-ils comme la première condition de l'initiation spirituelle cette vertu négative par laquelle l'être, renonçant d'abord à toutes les images extérieures auxquelles s'est appliquée jusque-là sa préoccupation, demeure enfin seul avec lui-même et par conséquent face à face avec l'acte qui le fait être. On peut donner à cette vertu le nom de purification, de dépouillement ou d'indifférence.

Mais on gagne tout quand on croit tout perdre : car si on se purifie, c'est seulement des misères de l'amour-propre, si on se dépouille, c'est seulement des objets qui emprisonnaient celui-ci, si on est indifférent, c'est seulement à toutes les jouissances séparées qu'il cherchait vainement à retenir. Ainsi, en croyant abandonner ce qui nous appartient, nous n'abandonnons que ce qui nous limite. Nous découvrons l'identité de l'être qui remplit notre capacité et de l'être qui la déborde. Les formes différentes de l'être ne s'opposent plus entre elles, bien que chacune d'elles ne puisse assurer sa liaison avec le tout qu'en remplissant exactement sa vocation et son destin particuliers.

Par suite nul ne pensera que l'âme, en retirant son attention et son amour à tous les objets, doive en fait devenir semblable à un désert et puisse abolir en elle leur présence sensible. Comment admettre qu'un être fini puisse, sans être anéanti, voir disparaître en lui tous ses états ? En un sens, chacun de ces états sera au contraire singulièrement relevé : en apparaissant tel qu'il doit être et à la place où il doit être, il deviendra dans son ordre un terme unique et absolu. Mais pour cela il faudra précisément que le moi cesse de s'intéresser à lui comme à une fin qu'il pourrait modifier, retenir, ou même produire, puisqu'il est assuré de retrouver dans tous les états, quels qu'ils puissent être, l'acte souverainement intelligible, à la fois identique et toujours nouveau, dont dépendent à la fois sa puissance spirituelle et sa joie intérieure.

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